Alain Gagnol, 2003

BM : Après tes trois premières romans qui étaient assez proches, est-ce qu’avec celui-ci il y a un passage à autre chose ?
Alain Gagnol : Oui, oui, il y a un grosse transformation. Comment dire, là j’ai beaucoup joué le côté de la lecture alors qu’avant j’étais quand même très sec, là cette fois j’ai vraiment joué le jeu de l’histoire parce que dans une première version, l’histoire était beaucoup plus lourde, beaucoup plus noire et ça en était même pesant. Il y avait à un moment un passage où la femme, elle prenait la parole, là c’était plus possible, c’était étouffant, je me suis rendu compte que j’avais une bonne histoire mais que je l’avais étouffée à force de vouloir être trop… Trop je ne sais même pas quoi… En tout cas j’avais empêché l’histoire de respirer. Cette fois j’ai voulu que l’histoire soit fluide et qu’on lise très vite, en fait j’ai beaucoup pensé aux lecteurs alors qu’avant c’était une question que je ne me posais pas. Je dirais que la grosse différence, elle est là…

BM : Est-ce que la différence est aussi que d’habitude c’était très centré sur un personnage, sur ses pensées et que là le personnage principal est la femme qui arrive, le héros narrateur est assez antipathique, plutôt passif ?
AG : Oui, oui…

BM : La personne qui porte l’émotion vient de l’extérieur.
AG : Oui, oui, je l’ai pas fait exprès, mais c’est ça aussi qui fait que ça enlevait de la lourdeur parce que ce personnage est tellement horrible que quand on est dans sa tête ça en devient invivable, par contre si on est à l’extérieur, comme c’est un personnage énigmatique, il ne reste plus que l’énigme, on se dit mais pourquoi elle fait ça, qu’est-ce qui se passe, alors que quand on est avec elle et qu’on comprend pourquoi elle fait ça, ça en devient invivable tellement c’est noir, tellement c’est désespéré. Donc dans ce cas là, oui c’est sûr que ça a aidé…

BM : Quelqu’un d’égoïste qui va découvrir un peu d’altérité…
AG : Mais qui va le payer cher.

BM : Est-ce qu’il y avait une volonté de prendre de l’ampleur avec ce roman, de changer un petit peu de…
AG : Je crois que mon idée c’était de m’adresser à plus de monde en fait. Parce que mes premiers romans surtout M’sieur et les Lumières de Frigo, ils sont… C’est pas qu’ils soient compliqués par leur vocabulaire mais il y a beaucoup de gens qui m’ont dit, des lecteurs qui ont plutôt l’habitude de lire des best-seller, de la littérature de divertissement, c’est un peu con de dire ça mais ils n’arrivaient pas à le lire parce que j’amenais très peu d’histoire, des personnages qui étaient assez ambigus, des constructions avec des retours en arrière, ça bloquait carrément, et là pour une fois je me suis dit au contraire, je vais vraiment jouer la fluidité et le fait qu’on soit emporté jusqu’au bout et que même des gens qui ne sont pas habitués à lire beaucoup soient capables de le lire. J’ai la fille d’un copain qui a douze, treize ans qui l’a lu et pour moi c’était une bonne référence parce que je sais absolument rien changé au fond de l’histoire, je n’ai pas amoindri l’histoire, je ne l’ai pas rendue moins intéressante, c’est juste, c’est vraiment un travail sur la forme.

BM : Justement par rapport à la forme et à la fluidité, là on a l’impression que tu radicalises sur le côté beaucoup de dialogues, avec des passages assez courts à chaque fois entre les dialogues, est-ce par souci de clarté ou de limpidité… ?
AG : C’est à dire qu’avant j’étais plus dans l’introspection, c’était plus un monologue quoi, et là forcément dès qu’on met en mouvement, le dialogue vient plus facilement, c’est vraiment une question de point de vue là encore…

BM : C’est l’histoire qui a amené les dialogues, ce n’était pas une volonté au départ de…
AG : J’ai rarement des volontés très précises au départ, c’est plus que j’essaie de suivre l’histoire et de la rendre la plus… enfin, de ne pas l’abîmer, là c’est ce qui s’est passé, la version publiée est la quatrième version, j’ai recommencé quatre fois celui-là parce que j’avais une bonne histoire mais qu’à chaque fois je l’étouffais et donc j’ai plutôt cherché les moyens de la faire respirer et en fait ça m’a emmené naturellement vers ça. C’est vrai qu’il n’y a pas d’analyse aussi intellectuelle, c’est quand même plutôt de l’instinct de toute façon…

BM : Et donc toujours dans le retranchement, la dernière fois vous me parliez qu’il fallait couper, couper, couper…
AG : Ha oui ! Oui, ça toujours, oui, ça c’est sûr, là c’est pareil pour le manuscrit sur lequel je viens de finir de travailler, au départ il faisait 300 pages, j’en ai coupé 70 et c’est vachement mieux.

BM : C’est une histoire qui peut se résumer de façon assez courte ?
AG : ouais, ouais, là je crois que c’est ce qui fait la force, c’est le personnage de la femme, c’est un personnage fort, à partir de là il s’agit de le mettre en situation puis c’est bon quoi, c’est plus basé sur un personnage que sur une intrigue… et tout le monde réagit par rapport à elle de toute façon alors qu’elle justement fait rien, c’est tout le propos.

BM : donc le nouveau projet, c’est…
AG : Là pour le moment c’est en lecture chez l’éditeur, donc j’attends… je ne sais pas comment ça va tourner mais c’est un peu… ouais c’est difficile parce qu’il est tellement chaud….

BM : La dernière fois qu’on s’est rencontré, vous parliez d’une sorte de blocage par rapport à la possibilité de continuer…
AG : Oui, oui, d’ailleurs c’est ce blocage là qui a fait que je suis arrivé sur la Femme Patiente, justement je me suis rendu compte que je ne pouvais plus faire des livres aussi arides, enfin en tout cas m’enfermer. J’ai fait plusieurs livres que je n’ai pas réussi à place et maintenant je commence à comprendre pourquoi, il y a des choses qui étaient intéressantes dedans mais je les ai étouffées à force de ne pas jouer le jeu de l’histoire. C’est plutôt ça. Et je me suis rendu compte que je pouvais garder exactement les mêmes thèmes, garder le fond et le plus important et les dire d’une manière que ce soit amusant à lire alors qu’avant il y avait une certaine lourdeur dans la lecture par rapport à ce que je faisais. Je sentais que les gens trainaient un poids. J’ai eu des commentaires des fois, il y en a certains que j’ai poussés à la limite du suicide tellement il y avait des trucs qui étaient noirs, et c’est intéressant tout en gardant les mêmes thèmes et le même fond de pouvoir s’adresser à un plus grand nombre et maintenant c’est plutôt dans cette direction là que je me tourne tout en gardant la même exigence de style, les mêmes ambitions littéraires et je pense que ça peut aller avec, il faut juste se surveiller, il faut pas faire n’importe quoi, il ne faut pas tomber dans des clichés qui n’ont aucun intérêt ou alors certaines phrases faciles. Je continue à leur faire la chasse. Ça change pas grand chose mais en même temps ça change tout.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *