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Voodoo land, Nick Stone, traduit de l’anglais par Samuel Todd, Série Noire, Editions Gallimard, 2011
L’avantage avec le thriller à l’américaine, là écrit par un anglais mais peu importe, que même si le livre est faiblard, il y a un savoir-faire, un métier qui fait que le livre reste plaisant à lire. Parfois ce savoir-faire se retourne contre le livre, c’est le cas pour Voodoo Land.
D’abord choisir une époque précise et un lieu, début des années 80 dans la communauté haïtienne de Miami, ce qui permet de faire croiser le vaudou, la période politique précédent l’arrivée de Reagan au pouvoir, bref de quoi éveiller un intérêt, prendre deux flics dissemblables, un noir démocrate, un blanc républicain amoureux des femmes noires, de la musique jazz, de quoi créer tension, frottement, rapprochement, commencer par un meurtre dans un endroit original (là un parc à singe, pourquoi ? Euh pourquoi pas…), etc. comme dans un bon manuel qui s’appellerait « les clés pour écrire un thriller en éveillant l’intérêt du lecteur et pour ensuite ne pas le perdre en route ».
Il faut aussi aujourd’hui que le livre fasse plus de 500 pages pour que le lecteur sente qu’on à affaire à du sérieux, le problème est que là ça ne semble pas nécessaire, tout est expliqué, surligné on a le droit à la biographie de chaque personne rencontrée, un flashback sur tel lieu, tel quartier à une époque précédente, c’est censé donner de l’épaisseur au roman mais on sent le travail, les fiches de personnage écrites en amont et recrachées. Parfois un peu de mystère ne perd pas le lecteur, au contraire, de pouvoir imaginer permet aussi de s’approprier un roman, des lieux, des personnages. Là surtout ça ralentit l’ensemble, nous sommes dans l’enquête, plutôt emportés et hop une digression qui casse le rythme, ce qui fait qu’à la page 200, on n’a toujours pas l’impression que l’histoire a commencé. Dans le manuel du bon thriller il y a aussi les surnoms originaux (là un s’appelle bonbon parce qu’il mange des bonbons, un autre a pour surnom Puissance 6, etc.) et autres effets qui truffent le roman et le rendent artificielles, il en est de même pour les descriptions médicolégales où l’auteur doit montrer qu’il connait le sujet, qu’il a bien potasser sa documentation mais cela n’apporte pas grand chose à part de l’épate pour les incultes que nous sommes.
C’est dommage parce que quand l’auteur fait confiance à son intrigue, ça tient la route, la deuxième partie du roman quand il se concentre sur l’enquête et les multiples affrontements qui en découlent, on est prêt à être emmené, on est prêt à suivre Max et Joe dans les rues de Miami, on est prêt à frémir face aux dangers potentiels. Quand il fait confiance à son écriture, on est prêt à oublier tous les facilités, parce que Nick Stone sait décrire une scène de combat, une relation amoureuse naissante ou les interactions entre les personnages, il sait créer une ambiance, le style est solide, les dialogues sonnent justes.
Ainsi c’est l’étrangeté de ce roman, tout ce qui censé le nourrir, le rendre plus original le dessert, lui donne un aspect fabriqué et formaté et dès que Nick Stone semble oublier les leçons qu’il a prise, on trouve de l’émotion, de la sincérité, espérons qu’il suive cette voie et qu’il cesse d’écouter ceux qui lui expliquent comment faire un bon thriller.
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Dernières nouvelles de Noela Duarte, José Manuel Fajardo, José Ovejero, Antonio Sarabia, traduit de l’espagnol par Claude Bleton, Editions Moisson Rouge, 2009
Un personnage, trois auteurs, six passages, un personnage vu par les yeux de ceux et celles qui l’ont croisé, bref un exercice de style, mais l’avantage c’est que cela ne s’arrête pas là.
Chaque passage est une sorte de nouvelle, même si ce même personnage les traverse. Si l’ensemble est un peu inégal, il y a suffisamment de passages intéressant pour que cela mérite notre attention.
L’héroïne du livre est Noela Duarte qui ressemble plus à un fantasme (la photographe, belle, dur, froide, indépendante qui fascine tous ceux qui la croisent…) qu’à une personne réelle.
La meilleur nouvelle est celle se passant à Sarajevo, l’écriture est sèche, un sniper voit dans son viseur Noela Duarte qui vient photographier la guerre, il ne peut se détacher d’elle, oubliant de tuer les passants, il commence à tuer le personnel proche d’elle pour capter son attention, Noela Duarte étant photographe ne peut s’empêcher de prendre en photo ces cadavres qui tombent autour d’elle, va-t-elle comprendre que ces morts ne sont pas un hasard ? il y a alors un jeu sur le regard, sur qui chasse l’autre, etc. Une idée simple et riche, une écriture tendue, puissante, cette nouvelle est impressionnante.
Les autres nouvelles sont moins fortes mais restent riches, l’écriture est vive, directe, phrases courtes, langage proche du parlé (souvent ce sont des récits de quelqu’un s’adressant à la police ou à Noela directement), l’idée du photographe correspond évidemment à la thématique du livre sur une personne montrée dans de nombreuses angles différents, sur l’idée qu’on peut photographier quelqu’un mais qu’on en sait guère plus ensuite, qu’on n’obtiendra toujours que des brides, des morceaux épars. Elle restera toujours le même fantasme. Un livre assez théorique tout en étant plaisant à lire.
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La Ferme du crime, Andrea Maria Schenkel, traduit de l’allemand par Stéphanie Lux, Actes Sud/ Actes Noirs.
Un crime horrible qu’on devine très vite. Ce roman est la déconstruction de ce fait divers, une vision cubiste, comment décrire cela en montrant tous les angles, d’abord chronologique par blocs, avant, pendant et après le crime, et dans chaque bloc l’affaire est vue par le facteur, les voisins, le maire du village, etc. et par les différents protagonistes. Ce qui donne un relief, et des trous qui permettent au lecteur de reconstruire lui-même l’ensemble, de trouver les correspondances, les liens. Le tout dans une atmosphère pesante et mystérieuse.
On a affaire à un exercice de style plutôt brillant mais peut-être un peu vain. Le contexte est intéressant, ça se passe à la sortie de la guerre dans un petit village allemand, avec son lot de rumeurs, d’histoires sordides, d’incestes, de viols, d’esclavage…L’écriture est simple, l’originalité étant dans la construction.
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Marche, arrêt. Point mort, Laurent Trousselle, Éditions Faim de siècle et cousu mouche, 2007
Il faut un peu de temps pour rentrer dans ce roman, le style est très travaillé, l’écriture saccadée décrit les ruminations d’un personnage en guerre contre le monde avec de nombreux effets, répétitions, parenthèse, des phrases courtes, des encadrés, etc. Ça pourrait être pénible mais l’auteur tient sa forme et ses choix stylistiques, il sait les utiliser pour faire la peinture d’une pensée folle liée à un sentiment de révolte compréhensible. Il a beaucoup de bonnes idées de style, quelques trucs un peu ratés aussi mais ça fait partie du risque de ce type de projet. Ainsi le côté exercice de style est parfois trop marqué, un procédé qui rappelle sur la fin, un peu « la belle et la bête » de Jonquet (je ne peux en dire plus ici). Un côté politique parfois naïf sans qu’on sache trop si c’est le positionnement de l’auteur ou du personnage principal, naïf dans le sens où il y a un écart entre la violence terroriste du personnage et ses révoltes altermondialistements correctes, mais c’est un détail. En tout cas, Marche, arrêt. Point mort est à lire pour son écriture neuve, ludique, sa construction et l’absence de regard moralisateur et de jugement.
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On a tué Bisou !, Mehmet Murat Somer, Traduit du turc par Gökmen Yilmaz, Actes Noirs/ Actes Sud, 2007
Roman noir qui se passe dans le milieu gay, travesti d’Istanbul. On est loin des vieux « hard boiled » machos et la principale qualité de ce livre est de nous faire découvrir un univers dont on parle peu, jusqu’à ce langage, le lubunya, argot utilisé par les homosexuels pour éviter la répression.
Le héros (héros le jour, héroïne la nuit) est une tenancière d’un club de travestis et se met à enquêter sur la mort d’une de ses filles, Bisou.
L’enquête proprement dite n’est pas d’une originalité folle, et l’auteur prend son temps pour la dérouler, parfois un peu trop de temps, le récit aurait peut-être gagné à être plus nerveux, même si une certaine langueur donne son atmosphère au roman. Il prend son temps aussi pour nous faire entrer dans l’univers de son personnage principal, un univers teinté d’ironie, touchant et assez drôle. Mettant autant de soin dans sa toilette, ses vêtements que dans la résolution de l’enquête, il/elle devient très attachant/e.
Intéressant aussi comment l’auteur joue sur la sexualité, passe du masculin au féminin et inversement pour le même personnage, créant un flou, une écriture transgenre.
Un livre sympa et modeste qui nous permet de découvrir un nouveau pays du roman noir.
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L’inconfort des ordures, Dominique Sigaud, Babel Noir, 2007
Un livre d’une grande tristesse. Une tristesse qui emporte tout. Pas du mélo, du drame, non, juste un monde décevant, des vies froides, blanches comme l’appartement de Justine la prostituée retrouvée morte dans une poubelle.
Il faut un petit temps d’adaptation, tant ce crime inaugural est analysé, décomposé dans toutes ses répercussions, qu’est-ce qu’un corps ? Un cadavre ? Une vie ? Que peut-on ressentir face à ça ? L’auteure nous pose la question à travers son personnage de commissaire qui veut trouver un sens à son enquête pour combler un manque de sens dans sa vie.
C’est un livre très bien écrit, précis qui fonctionne par ressacs, flottements.
Roman noir qui gratte l’inconscient. Ou dès le début tout semble déjà perdu.
Elle effleure le politique, avec l’exploitation de la chair, l’arrogance des riches, mais Dominique Sigaud en parle par la bande, et ces petites touches sont plus dérangeantes que certaines grandes démonstrations.
Elle ne nous donnera même pas le plaisir de voir les « méchants » payés, il n’y a rien, plus rien, tout est propre, net.
Les ordures garderont leur confort.
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A la recherche de Rita Kemper, Luna Satie, Série Noire, Gallimard, 2002
Gregory Blake, critique de rock, meurt dans un accident de la route, est-ce un suicide, un crime ? sa femme, Mary se met à enquêter. Pour cela elle va s’intéresser à Rita Kemper, chanteuse de rock disparue et accusée de crimes horribles.
Ce roman noir prend donc pour matière le rock, le monde qui l’entoure, les rites, la mythologie de la star livrée à son public, des groupies fanatisées, de la drogue, etc., Luna Satie n’hésite pas utiliser les clichés mais soit pour les tordre, soit pour les utiliser à leur extrême et voir ce qu’ils peuvent rendre et en quoi ils éclairent notre société.
Luna Satie mêle de nombreux sujets : la création, le fanatisme, le don de soi, la mise en place d’une société sécuritaire (pas si loin des Etats-Unis post 11 septembre), sujets qui rejoignent l’intime par le personnage de Mary Blake, ses questions sur son couple et le quotidien, sur savoir si elle passe à côté de la vie, etc., cette richesse thématique, ces allers-retours entre le personnel et le global donnent une grande densité à ce livre.
Surtout il y a Mary Blake, ce personnage d’abord incrédule, ironique, cynique, va nous transmettre le romantisme noir de Rita Kemper, c’est elle qui nous permet d’adhérer à une histoire qui flirte avec le fantastique. Et son cheminement, sa distance, son humour sont ce qu’il y a de plus réussi dans ce livre
.Le rythme du livre est très bon, avec un début très rapide, un petit coup de mou explicatif au milieu, et une accélération jusqu’au final qui nous emporte. Luna Satie nous emporte aussi par le style très musical, fait de rupture entre des passages amples et des accélérations, une alternance de phrases courtes, longues, énumérations, distanciation, tout cela mixé avec beaucoup de souplesse et de maîtrise, elle sait aussi faire ressentir l’ambiance cotonneuse due aux drogues ingérées, ou se faire plus rapide et plus rock lorsque cela est nécessaire, des dialogues efficaces, parfois drôles ou déphasés, des samples des paroles du groupe de Rita, tout cela montre la maturité étonnante de ce premier livre.
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