Le tueur se meurt de James Sallis

letueursemeurtLe tueur se meurt utilise le procédé devenu classique dans le roman noir de la narration parallèle, soit l’histoire de plusieurs hommes qui ne sont plus vraiment présents au monde, entre un tueur en fin de course, un policier dont la femme est malade, un adolescent dont les parents sont partis.
Le tueur accomplit une dernière mission, a une dernière cible dans le viseur mais il est devancé.
Comme dans les meilleurs romans noirs, l’intrigue est un prétexte, un fil pour relier les personnages, James Sallis semble se foutre de son histoire de vengeance qui n’en est pas vraiment une. Il accorde plus d’importance à l’ambiance, il sait décrire ces vies à l’arrêt, hantées par la mort prochaine, la perte de l’autre, la fin. On a l’impression d’être immergé dans l’enfermement mental des héros, on pense parfois à la noirceur des livres de Jim Thompson, à cette précision pour décrire la confusion des personnages.
« Pendant si longtemps, le temps n’avait eu pour lui aucune signification, un jour était comme les autres, les années à peine plus qu’un chaos de saisons qui passent. Maintenant le temps se solidifiait autour de lui. »
Ainsi il faut accepter de se perdre, de ne pas toujours savoir qui est le narrateur, l’auteur précisant souvent tardivement qui parle, faisant se succéder les chapitres avec le même personnage, parfois non, ce qui fait qu’il faut toujours un petit temps avant de comprendre qui on suit. Ça pourrait être un exercice de style vain si cela n’entrait pas en résonance avec le ressenti de perte de sens des personnages, avec leur détachement par rapport au monde. Comme ce personnage de tueur nommé Chrétien qui devient petit à petit aveugle mais qui ne voyait plus rien depuis longtemps.
De même James Sallis utilise beaucoup les rêves qu’il mêle au récit avec fluidité, tout le roman finit par ressembler à une rêverie, ou la frontière entre les passages rêvés et les passages pensées devient de plus en plus fine, traduisant une déliaison de plus en plus mortifère.
Une écriture simple, vaporeuse, au plus prés des ruminations des personnages, il ne se passe pas grand chose, tout le monde semble surtout attendre, préférant observer le monde plutôt qu’agir. Peut-être quelques aphorismes de trop, quelques facilités dans les images « À la table voisine, distante de la largeur d’un corps humain, un homme… » mais l’ensemble a une force certaine, l’auteur va au bout de la cohérence de son projet.
« Mais le mal est là, auprès de chacun, toujours. C’est l’ami avec qui vous vous promenez dans la rue, vous êtes en train de discuter, et soudain il se retourne, et il y a dans ses yeux, à moins que ce ne soit dans les vôtres, quelque chose de différent. Et alors vous vous taisez tous les deux. »
Le travail de Sallis est inspiré de l’impressionnisme, par petites touches de-ci de-là, qui cherche à nous faire ressentir plus qu’à comprendre.
« … Mlle Formby, qui passait entre les rangs, qui regardait ce qu’ils faisaient. Pas uniquement le modèle, disait-elle. Regardez ce qu’il y a autour du modèle. Ce qu’il y a entre elle et la chaise. Ce qui est au-dessus d’elle, au-dessous d’elle. Le silence qui entoure. Dessinez ça.
À cette époque, il ne comprenait pas trop ce dont elle parlait. Maintenant il se demande si ce n’est pas uniquement dans l’entourage -ce qui se trouve autour de nous, le silence, l’air chargé, les lieux, les autres gens, le soleil d’un jour nouveau- que nous existons.
La télévision est allumée derrière lui, le son baissé. Une émission sur les impressionnistes, et il se rend compte que c’est ça qui lui a rappelé Mlle Fornby. »
Ce passage dévoile l’ambition de l’auteur, faire un livre qui laisse des espaces aux lecteurs qui ne peut suivre docilement l’histoire, des espaces qui lui permettent de se projeter sur ce qui se passe autour des personnages. Si cela vaut pour ce livre, c’est à une autre façon d’appréhender la vie qu’il nous confronte. Et la force de ce livre étouffant, c’est de nous donner envie de trouver une respiration qui passe par la connaissance de l’autre comme en témoigne le dernier acte d’humanité du flic, touchant parce que sans aucune mièvrerie.
Le tueur se meurt de James Sallis, traduit de l’anglais par Christophe Mercier et Jeanne Guyon, Rivages/Thriller, 2013

2 commentaires

  1. James Sallis est décidément un romancier qui vaut le détour…
    Content de te lire à propos d’un tel auteur.

    • Oui, je n’avais jamais lu de livre de cet auteur, j’ai vu le film Drive que j’avais trouvé un peu clinquant et tape à l’œil, du coup, j’avais un à priori négatif sur Sallis.
      A tord, il est au contraire cohérent et juste dans ce qu’il écrit, il ne cherche pas à en mettre plein la vue… une bonne surprise donc. Il faut que j’essaie ses autres livres.

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