Laurent Martin, 2003

Cette rencontre avec Laurent Martin se fait dans un endroit tranquille à l’écart de la foule valentinoise. De même que dans son écriture, Laurent Martin parle de façon posée en choisissant ses mots.

BM : Comment êtes-vous arrivé au roman noir ?
Laurent Martin : D’une façon classique en lisant des romans. Je lis beaucoup de choses, je suis pas uniquement polar, je lis de la littérature classique, de la poésie, du théâtre et des romans noirs, donc c’est un des éléments de mon univers et je trouvais que pour se lancer dans l’écriture, le roman noir c’était bien parce que ça permettait une certaine liberté d’écriture, une liberté de sujet. Je trouve qu’actuellement le roman noir c’est un des genres qui permet d’être le plus libre en littérature, on peut faire de la sociologie, de la politique on a vraiment cette liberté qui est vraiment intéressante…
BM : est-ce que dans l’ivresse des Dieux il y a une volonté de prendre le genre presque dans ces clichés et de le comparer avec la Tragédie, c’est-à-dire le policier un peu solitaire, la banlieue, le tueur en série…
LM : Tout à fait, ce qui m’intéressait c’est en effet ce décalage, ces clichés et ce rapport avec ce qui est classique en fait dans la littérature et cette tragédie. Déjà le personnage a une tragédie personnelle. Pour moi la Tragédie c’est l’étude du rapport entre l’humain, l’individu et la cité. C’est cet aspect des choses qui m’intéressait et, en effet, comme j’écrivais dans le genre roman noir j’ai repris le cliché du personnage solitaire un peu alcoolique, dépressif qui avait des difficultés de vivre et ça m’a permis d’accumuler des choses pour développer cet aspect tragique de son existence.

BM : Et au niveau justement de la Tragédie, en quoi le jeu que vous faites dans ce livre avec la Tragédie, les références, le Coryphée, le Chœur a apporté à l’histoire ?
LM : J’ai commencé ce bouquin d’abord par le personnage, je voulais lui donner une certaine existence. Ensuite je me suis aperçu qu’il pouvait avoir des éléments de vie beaucoup plus intéressants, j’ai commencé à développer une histoire plus sombre et bon j’ai une culture classique, je connais bien la Tragédie et quand j’ai commencé à étudier ces rapports qu’il entretient avec la cité je cherchais le bon moyen en quelque sorte de rendre compte de tout ça. J’avais besoin de faire moi-même mes propres commentaires sur l’histoire et l’idée est venue progressivement de rajouter un élément supplémentaire en plus du héros qui est le Coryphée qui est celui qui dans la Tragédie commente en quelque sorte l’action et fait le lien entre le chœur et le héros et ça m’a permis de faire un commentaire supplémentaire sur l’action et d’accélérer un petit peu le rythme de mon récit et après j’ai rajouté le chœur qui représente en fait la vie de la cité et j’ai trouvé que tout ça fonctionnait à peu prés bien et donc je l’ai développé et ça a marché et ça… moi je crois que ça apporte quelque chose de plus à l’histoire, je ne dirais pas que ça l’ennoblit mais je pense que ça lui donne une certaine force que la simple narration à la première personne n’aurait pas pu rendre compte.

BM : Mais ce n’était pas là dès le départ…
LM : En fait au tout départ il y avait le personnage, j’avais écrit une petite nouvelle avec lui puis une deuxième… Il y avait ce personnage et quand j’ai commencé à me dire il y a un sujet de roman, l’aspect tragique est arrivé…

BM : Et cela permet à l’intrigue d’avoir plusieurs projecteurs…
LM : Tout à fait, tout à fait et qui se répondent, qui font un écho avec ce que je raconte.

BM : Est-ce qu’il y avait une réflexion sur la forme, sur les phrases courtes et rapides…
LM : ouais tout à fait… je savais que je voulais écrire quelque chose… j’aime beaucoup le style dans l’écriture plus peut-être que le fond donc je savais déjà que ce que je voulais écrire, la façon dont je voulais écrire donc phrases courtes, une écriture un petit peu asséchée, j’ai même asséché un peu plus le texte parce que je voulais rendre certains aspects de la vie en fait et donc c’est ça qui m’intéressait dans le travail d’écriture. J’ai quand même l’impression d’avoir fait un vrai travail d’écrivain, c’est mon premier donc je ne vais pas non plus… mais c’était cette démarche.

BM : le travail d’écriture plutôt que l’intrigue…
LM : oui plutôt que l’intrigue…

BM : Vos influences viennent du roman noir ou est-ce plus large que ça ?
LM : L’influence, j’ai du mal à mettre des noms… Les auteurs que j’aime beaucoup par ce qu’ils écrivent et qui m’ont peut-être inconsciemment inspiré, je sais que j’aime bien le rythme d’Ellroy, Prudon j’aime beaucoup, Pagan ce sont des types qui m’intéressent beaucoup mais je sais que quand j’écrivais je lisais aussi de la poésie Baudelaire, Rimbaud ce sont des gens qui  évoquent des choses pour moi et qui aussi font partie de mon monde donc il n’y a pas uniquement cet aspect polar, je ne lis pas que du polar donc il n’y a pas que ces gens là mais c’est vrai que ces trois auteurs font partie des gens que j’aime bien.

BM : Donc il y a vraiment une idée de mélanger… je trouvais qu’il y avait le côté polar assez français avec la banlieue, etc. et le polar américain avec le tueur en série, est-ce que c’était volontaire ?
LM : Oui… il ne faut pas avoir peur de ce qu’on veut faire, c’est du polar français, on est attaché à cet aspect sociologique, de description d’un univers et moi ça m’intéresse, j’ai plein de personnages dans cette histoire, j’ai des gens qui ont des vies difficiles, d’autres moins difficiles, des qui se croisent, se décroisent sans jamais se parler. Ca se passe à Marne-la-Vallée c’est quand même une ville un petit peu spécifique, une ville nouvelle où c’est pas toujours facile même si ça pourrait être moins difficile qu’ailleurs, il y avait cet aspect. Il y a aussi l’aspect évidemment du tueur, ça a des avantages, c’est un phénomène urbain le tueur en série, ça permet aussi dans la narration de relancer l’action, ça permet de traiter des comportements psychologiques intéressants, parce que le mien a une motivation psychologique de meurtre qui est assez particulière en quelque sorte et qui fait aussi référence à la Tragédie Grecque, c’est pour ça qu’évidemment il y avait cet aspect…

BM : Et sans qu’il y ait une réelle enquête, les choses arrivent…
LM : Mon héros est un policier municipal donc il ne fait pas d’enquête, il est juste impliqué. Bon il y participe indirectement parce qu’il connaît un peu la police mais c’est vrai que ce qui ne m’intéressait pas c’était la description de l’enquête minutieuse etc. C’est les rapports entre les personnages et ce que ça pouvait engendrer dans la vie de mon personnage et des autres personnages qui l’entouraient…

BM : C’était plus l’interaction…
LM : oui.

BM : Comment vous vous situez dans le milieu du roman noir…
LM : Comme un débutant. J’ai eu de la chance, les critiques ont été plutôt bonnes, le livre marche bien, les échos que j’entends sont plutôt bon, on m’a donné prix de la littérature policière 2003, je suis assez content, mais ça ne veut pas dire que tout est gagné, j’ai encore des choses à écrire, sur des thèmes qui vont être un peu différents et puis voilà, j’ai essayé de construire quelque chose…

BM : justement, est-ce qu’il y a des projets pour l’instant…
LM : j’ai des projets d’écriture, c’est comme tout, on le dit jamais, j’ai rendu des choses à des éditeurs donc… et puis je travaille sur d’autres choses, j’aime bien être petit peu… je ne vais pas me concentrer dans ce genre spécifique, j’aime bien avoir une palette un peu plus large. Je suis un grand fan de théâtre, j’ai écrit pour le théâtre, la radio donc j’essaie de faire varier mes plaisirs d’auteur.

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