Archives de catégorie : f-l

Jérôme Leroy 2012

« J’ai débarqué depuis la gare de l’Est par un train incroyablement lent qui m’a fait voir un pays morne fait pour les invasions et les massacres. J’ai été accueilli à l’arrivée par un mignon militant du Bloc-jeunesse, désireux de bien faire, qui m’a montré où se regroupaient les SDF. Je l’ai reconnu, Valargues, entre les punks à chiens et les clodos, mais je ne suis pas certain que cela ait été réciproque : on devient une ruine dans la rue. J’ai congédié le militant qui a eu l’air désolé de ne pouvoir mieux faire et j’ai eu un regard de regret sur son petit cul moulé dans un pantalon de toile beige.
Je suis allé traîner chez les skins locaux, je sais toujours comment les trouver et je sais toujours leur parler : j’ai été des leurs. Et, d’une certaine manière, je le serai pour l’éternité. J’ai arrosé tout le monde avec de la bière et des amphétamines dans une cave du côté de Woippy. Il y avait les habituels posters de groupes RIF et autres conneries SS sur les murs crasseux. »
Jérôme Leroy, Le Bloc, Série Noire, Éditions Gallimard

Quais du polar est un gros festival sur le roman noir qui se déroule à Lyon, des auteurs importants du noir venant de pays très divers y sont présents, beaucoup d’animations, un public nombreux qui oblige parfois à bloquer l’entrée de la salle pour que ça puisse circuler à l’intérieur. On peut dire que c’est un succès.
Des souvenirs remontent d’autres festivals, un nuage de fumée de cigarettes, des auteurs aux traits tirés d’avoir trop bu la veille, des discussions entre auteurs et lecteurs anarchistes, trotskystes, etc, en tout cas penchant bien à gauche. Cette année aux Quais du polar on peut croiser Jean-Louis Debré qui dédicace ses livres, il a même l’honneur de remettre un prix.
Dans le monde d’avant pour reprendre un terme de Jérôme Leroy, on croisait des auteurs qui avaient parfois un parcours carcéral ou/et un parcours militant actif, la plupart considéraient la gent policière comme les chiens de garde du capital, aujourd’hui on croise un ancien ministre de l’intérieur, celui qui avait mis en place des lois pour réprimer des sans-papiers, celui qui avait envoyé des CRS les déloger de Saint Bernard. Ça ne semble pas émouvoir plus que ça dans cette Chambre du commerce à disposition du festival pour les séances de dédicace…
Signe des temps.
On rencontre quand même des auteurs pour qui le noir reste une question politique, ainsi Jérôme Leroy qui a déjà écrit de nombreux livres, de la poésie, des nouvelles, un Poulpe. Son dernier livre Le Bloc présente en narration alternée, deux personnages d’un mouvement politique d’extrême droite, et raconte leur histoire, leur combat alors que leur parti est proche d’arriver au pouvoir. Un roman intelligent qui montre que le meilleur moyen de lutter contre le fascisme est d’être lucide sur l’ennemi et surtout de ne pas cesser le combat politique. Mais ce n’est pas que par la pertinence de ses portraits que Jérôme Leroy touche mais aussi et surtout par une écriture puissante qui emporte le lecteur.

Baptiste Madamour : D’où est venu votre désir d’écriture ?
Jérôme Leroy : J’ai fait de la poésie, d’autres choses mais en ce qui concerne le roman noir, c’est tout simplement mon expérience de prof en ZEP pendant vingt ans. J’ai vraiment pris en pleine poire la violence sociale qu’il y a aujourd’hui, la façon dont les communautés se replient sur elles-mêmes. Dès 1987 j’ai écris un roman qui s’appelle Monnaie bleue et qui racontait bien avant 2005 des émeutes généralisées en banlieue. Dans la tradition du néo-polar, j’avais envie de rendre compte de ce qui ne va pas.

BM : Donc une envie politique au départ ?
JL : Oui au sens premier du terme, je m’intéresse à ce qui se passe dans la cité, je ne pratique pas une littérature nombriliste. L’auto-fiction, ce n’est pas mon truc, le discours sur moi-même, ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus, ce qui m’intéresse le plus c’est de parler de ce qui se passe aujourd’hui, ici et maintenant… Continuer la lecture

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Hervé Le Corre, 2010

Je rencontre Hervé Le Corre aux Quais du polar de Lyon, il répond avec modestie et passion pour un entretien où sont évoqués Jean Vautrin, Lautréamont, la question du deuil, de la violence, les choix d’écriture, le roman noir français…

Hervé Le Corre : Je suis arrivé au roman noir par mes lectures, j’ai commencé à lire des romans noirs à partir d’une trentaine d’années. Jusque là j’avais une formation plutôt ordinaire et classique. J’ai commencé à lire les grands américains Hammett, McCoy, Jim Thompson, des français surtout Manchette et Vautrin. Dans les années 80, à l’époque de gloire du néo-polar, ça correspondait à ce que je cherchais comme lecture à la fois au niveau des écritures, du style, fort, puissant et des préoccupations, le reflet de la société dans sa violence, dans ses tensions, etc. j’avais envie de dire ça. C’est venu assez bêtement, le désir d’écrire qui rencontre des lectures qui m’ont comblé. Continuer la lecture

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Caryl Ferey, 2008

J’ai rencontré Caryl Ferey aux journées Sang d’Encre de Vienne (qui se déroulent tous les ans vers mi-novembre), pas encore bien réveillé d’une soirée arrosée.

BM : Comment êtes-vous arrivé au roman noir ?
Caryl Ferey : Par hasard, vraiment par hasard… J’ai écrit de tout en fait, et le roman noir fait partie des choses que j’ai écrites. Par contre quand j’ai fait mon premier salon de polar, quand j’ai vu l’ambiance qu’il y avait sur ces salons, en gros que ça se passait au bistrot avec des gens et que personne ne se prenait pour une vedette, ça m’a bien plu et du coup ça m’a donné envie d’en refaire un autre. C’est après coup que je me suis rendu compte que le polar me permettait d’aborder un tas de sujets qui m’intéressaient, donc c’était vraiment le hasard… Continuer la lecture

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Pascal Garnier, 2004

Je rencontre Pascal Garnier à Valence, il semble en même temps amusé et rétif à l’entretien, sans cesse il se dérobera aux questions, refusant de se définir et de définir son travail, ne voulant jamais rentrer dans une case.

BM : Comment êtes-vous venu à l’écriture ?
Pascal Garnier : Au départ je ne pensais pas du tout écrire, j’aimais beaucoup lire, je pensais que pour écrire, il fallait avoir fait des études, au moins avoir le bac ce qui n’est pas mon cas, mais je pense que ce qui fait écrire, c’est surtout de lire des livres. Il arrive un jour où on se dit, tiens je vais peut-être essayer de faire la même chose, de renvoyer aux autres qui m’ont apporté du bonheur, c’est une histoire d’échange, la lecture et l’écriture. Je crois que c’est venu comme ça, un peu sur le tard, j’avais trente cinq ans déjà… Continuer la lecture

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Alain Gagnol, 2003

BM : Après tes trois premières romans qui étaient assez proches, est-ce qu’avec celui-ci il y a un passage à autre chose ?
Alain Gagnol : Oui, oui, il y a un grosse transformation. Comment dire, là j’ai beaucoup joué le côté de la lecture alors qu’avant j’étais quand même très sec, là cette fois j’ai vraiment joué le jeu de l’histoire parce que dans une première version, l’histoire était beaucoup plus lourde, beaucoup plus noire et ça en était même pesant. Il y avait à un moment un passage où la femme, elle prenait la parole, là c’était plus possible, c’était étouffant, je me suis rendu compte que j’avais une bonne histoire mais que je l’avais étouffée à force de vouloir être trop… Trop je ne sais même pas quoi… En tout cas j’avais empêché l’histoire de respirer. Cette fois j’ai voulu que l’histoire soit fluide et qu’on lise très vite, en fait j’ai beaucoup pensé aux lecteurs alors qu’avant c’était une question que je ne me posais pas. Je dirais que la grosse différence, elle est là… Continuer la lecture

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Gérardo Lambertoni, 2002

Je rencontre Lambertoni aux Cambuses du Noir.

BM : Est-ce que ça a été facile d’être publié ?
Gérardo Lambertoni : Non, non, j’ai mis 20 ans mais il y a eu quelques petites choses avant, comme Noir Poésie, quelques nouvelles sur ces dernières années, parfois dans des recueils, parfois dans des vrais magazines, et puis il y a eu des scénarios, et il y a eu le premier ouvrage collectif aux éditions du ricochet, avec des gens connus, inconnus, des gens importants, moins importants sur une idée intéressante. Puis je suis coauteur de ce Poulpe en ayant mené l’atelier avec l’enseignante et quatre élèves du lycées de Clermont . Donc c’était une première forme de publication. Continuer la lecture

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Place des Trépassés, Djemàa el-Fna, Gérardo Lambertoni, Atout Edition, 2001

Maroc. Place des Trépassés, un vieux roulé dans des couvertures est cramé par des jeunes qui s’ennuient. Au Maroc, un jeune marocain pauvre passionné de football commence son ascension qui le mènera jusqu’à Montpellier mais le Maroc le rattrape…
Une intrigue à première vue minimale mais une richesse au niveau thématique, on y parle de football, de valeurs, de fidélité à ses origines sociales, d’immigration, on rencontre des hommes fascinants, comme Bensallah, sorte de trafiquant qui prend Younes, le héros sous son aile, on se retrouve sur des lieux comme cette place centrale dans le livre, où tout se noue, où les hommes et les histoires se croisent, se font échos. Mais Lambertoni ne fait pas dans le folklorique, le pittoresque, il aime ses personnages, cette place et les gens qui s’y trouvent.
L’écriture est très belle, mélangée, avec différents niveaux langages, du soutenu au parlé ponctués de mots marocains, un métissage qui se fait souplement, qui ne se voit pas. De même que les changements de rythme, des phrases qui parfois se développent en s’enroulant, qui souvent se font courtes, sèches, rapides. Un style au diapason des thèmes abordés, qui accélère comme une attaque d’un avant-centre, qui bouillonne de différentes cultures. Un roman qui a l’apparence de la simplicité mais qui est construit avec beaucoup de subtilité, avec des résonance internes entre différentes parties, des séquences qui sont les miroirs déformés d’autres, avec de multiples strates, un roman court, efficace, comme une longue nouvelle sur le sacrifice d’un marocain au destin prometteur par respect pour la mémoire de ses ancêtres.

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Alain Gagnol, 2001

Je rencontre Alain Gagnol accompagné de ses enfants aux journées Sang d’Encre de Vienne, c’est mon premier entretien, je suis un peu nerveux, ce qui rend l’entretien un peu désordonné. Comme dans ses romans, ses réponses sont concises, il essaie de trouver le mot juste…

BM : Il me semble que vous êtes un peu en marge dans le milieu du polar. Il me semble que dans vos livres, l’intrigue n’est pas du tout primordiale ?
Alain Gagnol : oui, oui, c’est même ce qui fait mon problème en fait. Je suis vraiment à la limite, Raynal, le directeur de la série noire, quand je lui ai envoyé les Lumières de Frigo, il m’a dit qu’au niveau intrigue, au niveau péripéties, pour les lecteurs de la Série Noire, c’est vraiment la limite acceptable.

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