Gérardo Lambertoni, 2002

Je rencontre Lambertoni aux Cambuses du Noir.

BM : Est-ce que ça a été facile d’être publié ?
Gérardo Lambertoni : Non, non, j’ai mis 20 ans mais il y a eu quelques petites choses avant, comme Noir Poésie, quelques nouvelles sur ces dernières années, parfois dans des recueils, parfois dans des vrais magazines, et puis il y a eu des scénarios, et il y a eu le premier ouvrage collectif aux éditions du ricochet, avec des gens connus, inconnus, des gens importants, moins importants sur une idée intéressante. Puis je suis coauteur de ce Poulpe en ayant mené l’atelier avec l’enseignante et quatre élèves du lycées de Clermont . Donc c’était une première forme de publication.

BM : C’était un Poulpe sur quoi ?
G.L. : C’était à la demande des jeunes. Bien qu’on ait réfléchi à tout concernant l’édition d’un cahier des charges, une sorte de commande etc., ils ont choisi de travailler sur Lady Di, et je pense que j’ai trouvé un point d’accroche dans le sens de le traiter pour un Poulpe. Le titre c’est « Let it Di », qui est un double jeu de mot de l’anglais « laissez la mourir » et de son nom et de la chanson des beatles. Et voilà…

BM : Et vous êtes arrivé au noir comment ?
G.L. : Par goût en tant que lecteur, en tant qu’écrivain. J’ai beaucoup lu de « blanc » comme on dit malheureusement parce que dans les pays anglo-saxons il n’y a pas de différenciation, j’ai pensé qu’à un moment donné, beaucoup de choses devenaient trop intimistes ou trop langagières dans le mauvais sens du terme, et par exemple, je préfère aller vers des auteurs où il y a un vrai travail sur la langue, des jeux de mots, qu’on ne se prenne pas forcément tout le temps au sérieux, qu’on mélange les genres, les situations. Ensuite j’ai beaucoup travaillé dans le roman noir et policier soit en organisant des festivals soit en organisant des tables rondes, des cafés du roman noir, je me suis un peu plus embringué…

BM : J’ai lu que vous étiez intervenant sur le roman noir, en quoi Place des Trépassés se rattache au roman noir pour vous ?
G.L. : J’ai insisté pour que le terme roman figure et pas le terme roman noir sur le livre, parce que je connais la jaquette de la collection, et que je trouve le titre déjà assez dur, mais c’est un roman noir dans le sens où le premier chapitre, cette forme de prologue et la citation de Canetti, c’est éminemment noir, ensuite le parcours lui-même du premier personnage principal parce que le second c’est la fameuse place de Marrakech, le parcours est un parcours de la destinée, du Mektoub, de la tragédie, des choix dans la vie et d’un engagement et à mon sens, c’est un roman noir mais qui dans le paysage actuel a sa manière d’être à lui, c’est-à-dire les choses très engagées qui sont écrit avec grand talent et grandes qualités littéraires par d’autres auteurs, là les choses sont dites justes pointés d’une manière qui est un autre type de travail, je pense par exemple aux trente ou quarante lignes sur l’immigration, sur trente ou quarante lignes c’est plein pot et c’est utilisé comme un relais, le livre n’est pas un roman noir bille en tête, voilà…

BM : Vous considérez que ça se rapproche du roman noir plus par le thème que par l’écriture ? Pensez-vous qu’il doit y avoir un style pour le roman noir ?
G.L : Non, justement, de par toutes les expériences que j’ai vécu dans l’écriture, soit les ateliers, les festivals, les auteurs que j’ai rencontrés et lus, je pense qu’il y a de la place pour tous les niveaux, ça me gêne de le dire, y compris dans chaque genre, et malheureusement en France, il y a des tiroirs à tous les niveaux mais par contre, je pense que toute écriture, toute narration, toute construction, peut à partir du moment où il y a une écriture aller dans n’importe quel genre. Sur le thème roman noir proprement dit, j’ai écrit des textes beaucoup plus durs… là, j’ai essayé d’avoir ma voix.

BM : Est-ce que vous avez essayé d’avoir un langage assez métissé entre un langage plutôt soutenu, des moments plus argotiques…
G.L. : Et quelques mots d’arabes disséminés par ci par là, j’ai insisté pour que le vrai nom de la Place soit écrit sur la couverture en dessous du titre, tout ça, ça donne un langage, c’est vrai que je travaille souvent avec l’argot, dernièrement, j’ai essayé de travailler avec le parler montpelliérain ou des formes d’occitan, quelques mots. Le problème du livre c’était toutefois la trajectoire de Younes puisque il part quand même de rien et le livre, c’est sa confession à lui, il fallait tenter de trouver une langue possible, parce que malgré tout il s’exprime quand même vraiment très bien…

BM : Vous êtes parti pour ce roman sur quelle idée, sur l’idée du clochard qui est mort, sur l’idée d’un rêve américain qui s’arrête ?
G.L. : Non, c’est parti comme une trajectoire d’écriture c’est le hasard que ce soit celui-là qui sorte le premier, qui soit publié, c’est difficile de l’exclure des autres … les deux choses les plus importantes peut-être c’est qu’il fallait que je sorte de moi une sorte de dette envers le pays où je suis né, dont je ne parle pas la langue ou quasiment pas, j’avais ça à rendre, en tant que pied noir, et par rapport aux pied noirs qui sont dans une attitude de rejet total et d’annihilation de l’existence des gens, puisque ça pouvait aller jusqu’à « le Maroc c’est bien, mais dommage qu’il y a des arabes », ce genre de propos raciste, tu vois ce que je veux dire… alors que j’ai écrit beaucoup de choses sur différents sujets, je suppose que ça a remonté à un moment donné et donc j’ai voulu écrire ce livre, et le point de départ qui fait parti de la mise en abyme du livre, c’est la phrase de Canetti qui est tiré des Voix de Marrakech. Canetti, immense écrivain, et qui à mon avis a écrit un des meilleurs livres sur le Maroc, et notamment sur Marrakech, prix Nobel de littérature, il était allé à Marrakech parce qu’il avait des amis anglais pour le tournage d’un film, ça c’est la première partie de la mise en abyme, la seconde c’est qu’il y a un film cité, et c’est véridique à 95 pour cent, sauf les personnages, c’est Hitchcock quand il tourne lui-même le propre remake de son film, c’est vraiment quelque chose de fabuleux, à Marrakech. L’autre il l’avait tourné aux Etats-Unis ou en Angleterre, donc il y a ça et les trois destins qui sont quasiment parallèles et en même temps différents, le grand père, le père et Younes qui ont vécu l’immigration différemment… donc il y a un travail là-dessus, sur une mise en abyme verticale, et sur une mise en abyme tournante, le livre est une boucle, parce qu’on démarre et on termine au même endroit…

BM : Justement, à un moment j’ai eu l’impression que ça pouvait être une nouvelle langue…
G.L. : Exactement, tout à fait…

BM : Avec un thème assez délayé…
G.L. : Il y a des choses… par exemple sur l’immigration, ce n’est pas du tout délayé. Le petit trajet aventureux, c’est hyper speed. D’ailleurs le thème littéraire du livre c’est la rapidité, c’est le démarrage de l’ailier gauche, il y a ce côté là dans l’écriture.

BM : Toujours par rapport à cette idée de nouvelle, il y a ce début, cette montée rapide et cette chute brutale…
G.L. : Tout à fait, par exemple, une maison d’édition très importante était à peu près intéressé, mais ils m’ont dit soit vous en faite une nouvelle plus courte, soit vous en faites un grand roman, avec des détails idiots, genre « on aimerait bien que vous développiez l’histoire d’amour », t’imagines ce que j’ai pu leur répondre mais c’est vrai que c’est pas un gros livre, ça se lit vite.

BM : Par rapport au football, j’ai l’impression que vous vouliez que l’esprit du livre soit aussi dans la vision de Younes du football…
G.L. : Oui, complètement, quand j’ai parlé du Maroc, la jeunesse de beaucoup de gens, ça c’est quasiment universel et populaire… C’est une toile de fond, j’ai essayé de traiter chaque élément, que ce soit l’histoire du jeu, chaque citation, c’est jamais n’importe comment, c’est toujours lié à quelque chose qui est soit trente pages avant, il y a tout un travail comme ça, et bon ceci dit ça n’empêche pas certaines personnes, à mon avis de se tromper et de ne voir qu’un livre sur le foot.

BM : On peut faire du foot de pas n’importe quelle façon, comme on peut pas écrire de n’importe quelle façon, il y a du choix partout…
G.L. : Exactement, sauf que les pauvres, ils sont quand même un peu coincé, ils ne sont pas coincés financièrement, loin de là, mais ils sont quand même un peu coincés, pour le dire autrement mais très rapidement, tu ne peux pas être apatride et être aux jeux olympiques, si tu veux être au plus haut niveau, il te faut le drapeau, l’hymne, bon tu vois ce que je veux dire… ils sont foutus, bon, il y a des petites traces, j’ai entendu dernièrement, Rolande, un des plus grand joueur argentin contemporain qui joue en Italie, il a un peu ouvert sa gueule, c’est anecdotique, en disant « je ne veux pas être payé tant que je suis blessé », alors tu vois c’est une goutte d’eau, mais la moralité dans le football ou dans l’histoire du jeux, je crois qu’elle est la même dans tous les milieux, une autre précision par rapport à ça, je l’ai écrit après la coupe du monde de 98, je me suis lancé une petit pointe de défi dans le sens où beaucoup de gens avaient chié sur le foot avant, souvent avec raison, ça m’est venu comme ça, avec le Maroc et tout ça, une sorte de semi commande, la première aventure courte, voilà les raisons c’est ça…

BM : Les raisons c’est l’échec du Maroc…
G.L. : Pas pour moi… c’est décrit doublement, c’est-à-dire le début, c’est très simple, le Maroc est éliminé, il pense que c’est une injustice totale parce qu’ils ont joué le match du siècle pour eux, et parce qu’ils pensent qu’il y a eu une erreur d’arbitrage, il se trouve que et ça je le dis très rapidement une autre caméra a filmé la main… on peut marquer avec la main et tout ça, y compris avec la main de dieu, donc ça rejoint le destin… Par contre ensuite, la scène de liesse, qui est peut-être une des plus grand scène de liesse du XXéme siècle français, la coupe du monde il l’a vit très très mal même plus que mal il est complètement extérieur à la fête pour les raisons qui sont dans le livre, et pour pousser plus loin le truc parce que c’est bête et humain, les brésiliens avaient plus besoin de la gagner parce que dans les campagnes, il y en a peut-être moins qui se seraient suicidés, ça leur aurait peut-être donné plus de joie qu’aux français qui ont mis le drapeau sur l’Arc de Triomphe.

BM : J’avais l’impression que ça avait une importance par rapport à la fidélité au pays d’où tu viens…
G.L. : Oui, bien sûr il y a tout ça derrière… et j’habitais ce qu’on appelait le quartier arabe à Montpellier, j’avais des amis qui supportait le Maroc… Bon là ça va être l’inverse parce que j’ai plein de copains sénégalais, donc le 31 mai, tu vois… On en vient au traitement… Premier traitement, le deuxième personnage du livre, c’est-à-dire la place, d’ailleurs Younes n’est pas là au début, le premier personnage présenté, c’est la place, avec les trois zigs autour, qui est un lieu de liesse, un lieu extraordinaire, maintenant inscrit, entre autre, au patrimoine de l’humanité, qui a échappé à un parking souterrain, la place aussi a son histoire. Une extraordinaire victoire peut se transformer en défaite, on sait bien que la vie, elle tient à rien, elle tient à rien du tout, ainsi quand Younes jette la pièce… ceci dit, sans que ce soit psychologiquement développé, parce que quand on parle d’écriture dans le roman noir, la psychologie est loin d’être développée, il y a une écriture plutôt comportementaliste etc., factuelle, éventuellement réaliste…  le peu de chose qui sont dites sur le foot et ce qu’il en pense, ainsi que son retour, c’est une prise de conscience, pour moi la violence c’est ça aussi, c’est pas juste qu’il a balancé la pièce, il avait pris la décision… Là je donne mon sentiment, après chaque lecteur ou lectrice va le prendre différemment. Bon il y a aussi des gens qui l’ont lu du point de vue du football, des gens qui ont bien aimé le livre qui sont peut-être moins des lecteurs de roman noirs m’ont dit, juste au moment où il va accéder à la gloire, tu lui enlèves, c’est fou quoi, des gens m’ont dit qu’ils avaient été vraiment tristes…

BM : Ca fait un peu anti rêve américain, le jeune d’un milieu qui peut s’en sortir et…
G.L. : Ah ben c’est clair, il peut pas être adapté au cinéma…

BM : Comme cette histoire de la fin…
G.L. : Oui il y a des petits trucs, comme cette histoire du foot, sa relation avec Bensallah, homme de contrebande, exploiteur, etc., ça aussi, ça c’est roman noir, je n’ai pas accentué, j’ai pas fait pleurer sur les petits gamins, aux yeux dans la pénombre, on peut le faire, Dickens l’a fait, et d’autres…

BM : C’est un autre choix…
G.L. : Tout à fait ! Par contre, Younes le rencontre, au sens Sartrien, il le rencontre dans le sens où, tout à coup, il va lui proposer cette arnaque dans le puit des tanneurs,  cette espèce de croupier et puis à la fin quand il lui parle de Laviachine, tu vois le fameux gardien de l’ère Russe, chaque élément de l’histoire, ou chaque élément de la toile de fond ne vient qu’en appui d’autres éléments…

BM : Ce personnage de Aull… ?
G.L. : J’aime moins Bowles que Canetti par certains égards, mais Bowles a écrit une très belle nouvelle sur notamment un mektoub, un fou de dieu, qui est nourri par tous les musulmans, ça fait parti de la religion, et pas seulement pendant le jeûne, pas seulement pendant le ramadan, mais ils existent, ils sont complètement intégrés dans la société, on les aide, on leur donne à bouffer … Donc ce personnage existe, sa trajectoire à lui, non, parce qu’elle est fictionnelle, ils existent vraiment, ils ont ces cris gutturaux, ces litanies, ça existe, tu as le conteur, et puis tu as eux, plus tous les autres personnages qui ne sont pas du tout développés, juste cités sur la place, que ce soit l’arracheur de dent…

BM : Ca aussi ça se rattache au roman noir, ce côté milieu…
G.L. : Oui, c’est un coup de projecteur, quoi.

BM : Comment vous vous situez dans le milieu du roman noir ? Est-ce que vous pensez qu’il y a des familles, des groupes ?
G.L. : C’est clair qu’il y a des groupes, des familles, je dirais même, je n’ai pas envie d’être méchant, des chapelles, des copinages comme partout, si on est édité quelque part, si on a des amis… Notamment les maisons d’éditions, même si certaines sont « plus ouvertes », les maisons d’éditions défendent un genre, ou deux sous genre, on ne va pas les citer toutes, bon on les connaît…

BM : Les auteurs se regroupent plus par affinité ou par style ou par maison d’éditions ?
G.L. : Je ne sais pas, je crois qu’il faudrait demander à tout le monde… Le terme de chapelle, malheureusement, je trouve qu’il convient assez bien, ça dépend si on prend l’historique ou sur les dix derniers années. Il y a eu une grosse montée du roman noir et du polar français… Mais bon là encore je pense que le sectarisme n’a aucun intérêt, il peut y avoir des faiseurs, par exemple, qui vont faire un livre à l’américaine sur des serial killer et puis tout à coup dernièrement il y a deux auteurs français qui ont fait des bouquins sur le sujet qui sont à leur manière originaux, bien écris, même voir littéraire, donc tout est possible, quoi. Et j’allais dire, j’espère dans chacune des maisons…Même Baleine qui a une ligne, publie Pierre de Gondole qui est complètement différent des Canailles Revolver, voilà un exemple.

BM : Est-ce qu’il y a des nouveaux auteurs de roman noir qui vous semble intéressant en ce moment ou qui émerge ?
G.L. : (Pris au dépourvu) Je ne sais pas… Tu penses à qui par exemple ?

BM : Je sais pas par exemple Alain Gagnol…
G.L. : Comme nouvel auteur (sourire) ?… Comme je le connais depuis presque dix ans, que je l’ai lu, je ne le mettais pas dans les nouveaux auteurs… Sinon je suis complètement d’accord avec toi… Gagnol, éminemment, on parlait des collections, on se demande à la limite pourquoi il est à la Série Noire, et tant mieux qu’il y soit. C’est un très très beau texte, les Lumières de Frigo, l’autre… C’est très très juste oui… on est en présence d’un auteur qui est dans une collection particulière et qui a un texte très littéraire qui pourrait même être assez proche du nouveau roman, mais qui a une écriture d’une finesse incroyable, c’est un très bon exemple, tu as bien fait de me le donner. Mais j’ai plein d’auteurs dans la tête mais ils ne me reviennent pas…

BM : Et quels sont vos projets ?
G.L. : J’ai envoyé un autre texte chez Atout Editions, puis voilà, soit je reprends des projets anciens, que je retravaille infiniment… Puis bon celui-là, je trouve qu’il a une assez belle histoire d’un tas de point de vue, donc je suis content. Vraiment content.

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