Skip to content


Les visages écrasés, Marin Ledun, Seuil, 2011

Marin Ledun nous immerge brutalement dans son roman, en quelques pages le cadre est posé, une médecin du travail reçoit un patient dépressif, l’écoute puis le tue. En suivant cette femme au bout du rouleau, l’auteur va mettre à nu la violence du management moderne qui est devenu médiatique suite aux suicides à France Telecom,
On assiste à la description d’un système de déshumanisation méthodique, l’auteur montre que la violence va du haut de la hiérarchie vers le bas mais transforme aussi tous les rapports sociaux, il montre comment l’humain devient alors un rat de laboratoire prêt à déchiqueter son congénère, on sent que Marin Ledun connait son sujet mais ce n’est pas un essai technique, Les visages écrasés est aussi le portrait d’une femme qui voudrait que les choses changent mais qui bascule dans la folie face à la situation paradoxale de devoir sauver des gens pour qu’ils retournent dans le lieu qui les détruit et ne perçoit qu’une solution extrême pour s’en sortir, une solution pour casser la machinerie qui broie ces individus.
L’écriture de Marin Ledun est au plus près d’elle, nerveuse, froide, saccadée en écho à son angoisse qui se développe, des phrases courtes, des répétitions qui font ressentir son enferment mentale, il sait transmettre la tension de l’héroïne et nous faire partager son impression qu’il n’y a pas d’échappatoire.
« Deuxième principe de réalité : Hervé Sartis m’attend devant la porte du cabinet. Cartable à la main, imperméable sur le dos. Ses paupières sont rouges et toute forme de vitalité a disparu de ses traits. L’ombre de lui-même.
Je pense : Les syndicats l’ont laissé tomber, lui aussi.
Comme moi, comme Fournier, comme Vasseur.
Les clefs trouvent le chemin de la serrure, presques toutes seules. Je m’écarte pour le laisser passer. Il file s’asseoir sur une chaise, sans un mot. Je referme derrière moi. Sans prendre le temps d’aller me sécher, je m’installe en face de lui et le contemple avec tristesse. »
On se dit que ça aurait pu être plus resserré mais le ressassement de la pensée de l’héroïne, l’accumulation de cas cliniques, pathologiques répondent au mal être de tous ces travailleurs qui jour après jour continuent d’aller au travail comme s’ils allaient à l’abattoir, elle veut leur redonner une histoire, une vie, une identité et on sent que c’est aussi le projet de Marin Ledun.
Un roman fort et dérangeant sur la guerre économique et la dévastation qu’elle produit au niveau le plus intime.

Posté dans Accueil, Critiques, k-l, Marin Ledun.

Mots clès , , .


Je tue les enfants français dans les jardins, Marie Neuser, 2011, Editions L’Ecailler

Un livre qui inaugure la résurrection bienvenue des éditions L’Ecailler, un livre sur la plongée d’une jeune prof d’italien dans l’enfer d’une classe d’élèves pauvres, sur la violence qu’elle subit de leur part, sur la peur puis la haine qu’elle développe.
L’écriture de Marie Neuser est forte, tendue, rapide avec des phrases qui claquent, un rythme prenant. Elle laisse exprimer la haine de son héroïne sans la retenir, comparant ses élèves à des animaux, à de la merde qui la salit en permanence, ça a l’avantage d’être directe, tripale, remuant elle n’aseptise pas la violence qu’elle ressent ainsi le style est fort mais le propos pose problème. L’idée que ce serait proche d’un récit (en quatrième de couverture est écrit que « tout laisse à penser que certaines scènes dépeintes ne sont pas loin d’être du vécu… ») pourrait désamorcer la critique, comment pourrait-on remettre en cause un vécu ? Sauf que ça reste un roman qui propage un discours qui est loin d’être anodin.
L’héroïne se retrouve dans un monde violent, sexiste, OK, il ne s’agit pas de nier que ça existe mais est gênante la référence au travail d’instit de son père et son parfum de c’était mieux avant (ha le bon temps de l’école communale, de l’uniforme, et à l’époque du pensionnat, ça filait droit, les profs étaient respectés, l’instruction aussi, etc. )
Est gênante aussi cette façon de mettre en exergue une élève modèle, Samira, pour se dédouaner et ainsi enfoncer tous les autres, masses débilitantes et violentes (qui rappelle le Y en a des biens de Didier Super), ça devient vraiment problématique lorsque l’héroïne (l’auteure si c’est du vécu ?) dit refuser toute analyse politique et sociologique.
Ça pourrait être des faits bruts jetés ainsi et le lecteur en fait ce qu’il veut, pourquoi pas ? sauf que Marie Neuser écrit « J’ai donc cessé de croire à tout ça, tout ce baratin sociologique à tendance marxiste qui tend à transformer les bourreaux en victimes. Et de plus en plus, alors que mon visage se marque des griffures de la haine, je n’accepte plus aucune explication, plus aucune excuse. Je crache sur le pardon. Je méprise au plus haut point l’angélisme de bon ton qui voudrait nous faire croire que derrière toutes cette merde, sous les pelures de la connerie et de l’orgueil, dort un bon fond de la bonne petite créature abusée par la Société. » C’est fatigant de lire que si on a une analyse marxiste (mais j’imagine qu’une analyse libertaire ou toute approche sociétale serait critiquée de la même façon) on serait angélique, ignorant que dans certains lieux, à certains moments la violence existe, ce serait angélique de croire que les inégalités sociales, la violence économique produit de la violence entre les individus, surtout dans les milieux les plus pauvres ?
Sans analyse marxiste, sans analyse des rapports de dominations sociaux, culturels et symboliques (bien représentés par cette professeure d’italien fille d’instit mariée à un si gentil libraire, tous deux ne semblent pas connaître Bourdieu), sans analyse de la façon dont est traité le système éducatif dans un système capitaliste on ne peut qu’en arriver à une vision biologique réactionnaire, d’une meute d’animaux, de fauves sans humanité, n’ayant aucune excuse et qu’on peut abattre pour ne plus être dérangés.
Dans un contexte réactionnaire et répressif où se répète à l’envie (et ce en contradiction avec toutes les analyses sociologiques sérieuses) que les jeunes seraient de plus en plus des assassins en puissance qu’il faut enfermer de plus en plus jeune, de plus en plus longtemps, ce livre participe à l’idée que la violence, la petite « délinquance » seraient déconnectées de tout contexte sociale, reprenant la vision d’un Alain Bauer, d’un Finkielkraut, bref de toute la pensée dominante actuelle de droite se diffusant de plus en plus dans une certaine classe moyenne désemparée, représentée par le personnage de ce livre (et de son auteure ?).
Autant relire Racailles de Vladimir Kovlov vu du côté des petites frappes (ces bourreaux que les gauchistes voient comme des victimes), avec un regard sans angélisme, sans complaisance et sans jugement, on en sort remué aussi mais sans cette idée que seule la répression est la seule solution.

Posté dans Accueil, Critiques, m-n-o, Marie Neuser.

Mots clès , , .


Sophie Di Ricci, 2011

« Gibert Platier avait vu juste. Godzilla aussi. Ils étaient des amateurs. Ils n’y connaissaient rien. Deux Al Capone clochardisés, en virée dans l’underground lumpenprolétaire. Politiquement, ils étaient des bouffons.
- J’ai juste sniffé. Une toute petite trace. C’est pas grave.
- Si c’est grave. Tu fais chier !
- Sam, je voulais tester sa dope. Pour voir s’il était aussi influent qu’il le prétend et…
- Ça me tue que tu fasses comme nos putain de vieux ! Ils t’ont pas servi d’exemple, merde ? »
Sophie Di Ricci, Jaguars.

Sophie Di Ricci écrit du roman noir sans s’en rendre compte, mais son écriture directe, rythmée apporte un nouveau souffle dans le genre, un souffle fait de violence, de moiteur, de désespoir et de tendresse dans une littérature qui devient de plus en plus aseptisée.
Face à la mode de ces romans policiers à l’ancienne avec un flic, un crime horrible, une enquête et tout qui rentre dans l’ordre à la fin, les livres de Sophie Di Ricci font tâches, comme dans tout bon roman noir, elle écrit de l’autre côté de la matraque, avec une spontanéité que l’on retrouve dans cet entretien qui s’est déroulé aux journées Sang d’Encre de Vienne en novembre 2011.
Son dernier livre paru, Jaguars publié par les éditions Moisson Rouge, raconte l’histoire de deux frères déphasés, anciens membres d’un groupe punk et de leur rencontre avec un petit mafieux peut-être encore plus déjanté qu’eux.

BM : Comment êtes-vous arrivée au roman noir ?
Sophie Di Ricci : J’ai toujours écrit des trucs assez violents avec des meurtres et des beaux mecs, mais je ne savais pas que c’était du roman noir en fait. J’ai fini mon premier manuscrit, Moi comme les chiens, quand j’avais 23 ans, c’était en 2006 et on m’a dit que c’était du polar qu’il fallait l’envoyer à des éditeurs de polars donc je l’ai fait mais moi je n’étais pas quelqu’un du tout qui avait une culture polar ou qui en lit.

BM : Moi comme les chiens, ça parlait de quoi ?
SDR: Moi comme les chiens, c’est une histoire de vengeance et une histoire d’amour entre deux hommes, c’est l’histoire d’une vengeance… je ne suis pas très douée pour présenter mes livres, je suis vraiment nulle pour ça, les quatrièmes de couv’ sont très bien faites… Rires

BM : Pour parler du second, Jaguars, pour moi c’est du roman noir parce que c’est écrit du côté des perdants, ou du côté des losers, écrire du roman noir c’est d’être de côté-là, de ce monde là…
SDR : Le monde que je décris c’est le monde de leur classe sociale, c’est peut-être une classe sociale de perdants, je ne sais pas. Quand je décris les jeunes qui sont à Rive-de-Gier, ce sont des jeunes qui rouillent en fait et qui se font chier… moi je n’ai pas vécu à Rive-de-Gier mais à Montbrison, j’ai pas mal traîné sur Saint-Étienne et ensuite à Villeurbanne et c’est comme ça qu’on traînait, on rouillait, on n’avait pas de boulot, on se faisait chier quoi. Donc c’est un peu la jeunesse que j’ai connue et que j’ai vécue. LIRE LA SUITE…

Posté dans a-e, Accueil, Entretiens, Sophie Di Ricci.

Mots clès , , .


L’objection de conscience

Elle me parle des lacs, de sa peur de ne pas avoir pied, d’être engloutie, elle me parle de cette espèce de poisson dont elle ne se rappelle pas le nom qui stagne au fond de l’eau, je lui dis que ce sont des animaux inoffensifs et utiles, que personne n’est mort à cause d’eux, elle n’en est pas sûre et dans le doute elle ne préfère pas s’aventurer trop loin quand elle se baigne.
Le serveur pose deux demis, un au picon, un au citron sur le comptoir, la musique est forte, de l’electro-pop passe partout, nous devons presque crier pour nous entendre.
Le bar se remplit.
Et elle boit pendant que je parle du froid qui avance, que je lui raconte qu’entrer dans l’hiver me provoque de l’angoisse, qu’il me faut de la lumière pour me sentir mieux, que j’ai lu quelque part qu’il existait des thérapies à base de lampes à forte luminosité, que peut-être je devrais essayer. La mousse de la bière se dépose sur ses lèvres, elle l’essuie de son pouce qu’elle met ensuite dans sa bouche. Elle me dit qu’elle, elle aime bien l’hiver, la neige qui fout le bordel en ville, que le froid ne la dérange pas, qu’elle aime se glisser dans son lit glacé et le sentir se réchauffer petit à petit, qu’elle dort mieux l’hiver que l’été quand il fait trop chaud et qu’elle ne peut pas s’emmitoufler. Je l’imagine dans son lit, je ne sais pas où va me mener cette soirée, je ne préfère pas savoir.
Trois hommes entrent dans le bar, s’assoient à une table au fond, ils parlent fort, rient fort, prennent de l’espace, regardent les alentours comme un territoire à conquérir.
Elle jette un œil blasé vers eux puis reprend une gorgée de bière.
Et je parle avec elle et je pense à tous les mecs lourds aux regards glissants qu’elle a dû rencontrer, qui ont dû la draguer avec insistance, le genre collant et je pense aussi aux mecs attentifs, ayant de la conversation, parlant de choses et d’autres mais n’ayant qu’un seul but, une seule envie, le corps à corps, les mains sur les seins, toucher, palper.
Je ne suis pas sûr d’être différent, je ne sais pas dans quelle catégorie elle me met. Est-ce qu’on a vraiment envie de se connaître, est-ce qu’on peut un jour connaître l’autre ?
Elle a dû en voir des mecs manœuvrer pour la séduire, elle a dû en entendre des remarques sur ses yeux bleus, des compliments faciles, des invitations à la con, des blagues nases, les mecs qui s’agrippent, veulent offrir un verre, font des clins d’œil, des sourires qui se veulent encourageants, une main qui se pose sur son bras ou sur son épaule. Tous ces gestes. Toute cette merde ! LIRE LA SUITE…

Posté dans Accueil, L'objection de conscience, Nouvelles.

Mots clès .


Préparer l’enfer, Thierry Di Rollo, Série Noire, Gallimard, 2011

Avec Préparer l’enfer, Thierry Di Rollo tente de nous alerter sur les risques du basculement de notre société vers le tout sécuritaire, accompagné de l’apprivoisement et de la soumission de sa population. Il le fait avec ce roman de politique fiction, où l’on peut reconnaître un président surnommé « Le petit », nous sommes en terrain connu avec un petit décalage. Si nous sommes en accord avec ce qu’il dénonce grâce à la mise en perspective d’évènements réels, des émeutes en banlieue à la prolifération des caméras de surveillance, et cela à l’aide d’une argumentation élaborée, ce livre manque sa cible
Il reprend la trame des romans paranoïaques avec personnages agissants dans l’ombre, créant l’insécurité qu’ils prétendent combattre, si ce thème du pompier pyromane semble déjà vu, si on peut y retrouver la stratégie qui a mené au nazisme, il a aussi l’inconvénient de pousser à la léthargie, à l’idée qu’on ne peut rien faire face à ces forces obscures. De plus c’est une vision du capitalisme limité de croire que quelques personnes tirent les ficelles aussi facilement. D’oublier que c’est un système porté par de multiples forces sociales, par des mouvements qui ne sont pas toujours prévisibles, ne permet pas de se révolter.
Mais ceci ne serait pas gênant si sa vision nihiliste donnait forme à une intrigue puissante.
Sur un plan strictement littéraire, il transforme son roman en discours. La construction en dialogue entre le tueur et le flic rend l’ensemble statique, nous ne sommes pas immergés dans le roman mais à distance, la forme romanesque devenant le paravent d’un livre tract, où les scènes ne deviennent que les illustrations de ce discours. On a alors l’impression d’assister à une conférence où il faudrait prendre des notes et avaler ce que nous livre un professeur. C’est dommage, quand l’auteur fait confiance à la littérature, comme dans ces scènes du passé où surgit un amour déçu, un drame au bord d’un autoroute, il devient intéressant et son écriture trouve la bonne distance pour nous emmener, mais ces scènes  sont rares et disparaissent petit à petit pour laisser la place à un auteur qui nous fait la leçon.
Thierry Di Rollo a une écriture sèche et efficace qui peut créer une œuvre intéressante, lorsqu’il ne cherchera plus seulement à nous convaincre, nous serons prêts à faire un bout de chemin avec lui.

Posté dans Accueil, c-d, Critiques, Thierry Di Rollo.

Mots clès , , .


Betty, Arnaldur Indridason, traduit de l’islandais par Patrick Guelpa, Editions Métailié, 2011

Le dispositif paraît simple, une narration sur deux niveaux, le premier est en flash-back l’histoire de la rencontre avec Betty, une femme séductrice qu’on imagine très vite fatale, le deuxième au présent est la description de la prison, des interrogatoires, de comment on tente de faire craquer quelqu’un, le passage d’un niveau à l’autre est très fluide et transparent, on va d’une manipulation à l’autre, Arnaldur Indridason ne cherche pas à perdre le lecteur, au contraire, ce dernier est en avance face à la naïveté du personnage principale, il devine très vite que cette Betty ne semble pas très honnête et l’on prend un certain plaisir pervers à voir comment elle tisse sa toile et y enferme sa proie.
Ainsi nous savons où cela nous mène, le personnage principale est en prison, donc l’intrigue est volontairement prévisible, et si un twist scinde le livre en son centre, il change sans le changer, c’est ce qui en fait sa force, l’angle de vision, on imagine d’ailleurs le travail qu’a dû fournir Patrick Guelpa pour la traduction. Pourtant on a toujours envie d’en savoir plus grâce au talent d’Arnaldur Indridason, même si la dernière partie sur l’enquête perd en force dévoilant ce qui a déjà été dévoilé dans l’esprit du lecteur et par là dévoile aussi quelques ficelles un peu grosses. Peu importe puisque l’histoire est plus celle d’une fascination qu’un roman à intrigue, c’est le récit d’une obsession, et on a l’impression de tourner en rond fidèle en cela à la pensée de quelqu’un qui refuse de comprendre ce qui lui arrive.
L’écriture est très simple, elle aussi, dense, précise, pas de fioritures, de descriptions inutiles, Arnaldur Indridason tient son sujet, il est sûr de son style, il n’a pas besoin de rajouter du brillant, du superflu, de vouloir que toutes les phrases claques avec un vocabulaire clinquant comme, hélas, tant d’auteurs de romans noirs qui veulent en faire trop, qui cherche le tape-à-l’œil, veulent écraser le lecteur dans des livres de cinq cent pages dont deux cents de trop. Ce n’est pas le cas ici, on est impressionné aussi parce que l’auteur ne cherche pas à nous impressionner, c’est une écriture qui ressasse, qui fait comme des vagues qui prennent petit à petit de la puissance.
« Je vais mieux quand je regarde ce qui s’était passé comme si c’était un rêve. Comme si c’était irréel. Comme quelque chose qui ne s’est jamais passé. C’est comme ça que je préfère voir les choses. Comme quelque chose que je vois devant moi et qui ne s’est jamais passé. Et je sais que bientôt je me réveillerai et qu’alors, je ne serai plus dans cette cellule crasseuse, mais chez moi dans ma chambre et que je regarderai sur la table de nuit la photo de papa qui me sourit comme toujours.
Il faut seulement que je me réveille.
Si seulement je pouvais me réveiller. »
Ainsi on s’immerge doucement, par ce travail sur le rythme et la répétition, dans l’esprit torturée d’une personne qui se retrouve malgré elle, par attrait pour le sexe et l’argent facile, piégée de toute part et qui, sachant la vérité, persiste dans son aveuglement.

Posté dans Accueil, Arnaldur Indridason, Critiques, h-i-j.

Mots clès , .


Dernier tour de manège de Jean-Paul Nozière, Editions rivages/noir, 2011

Un couple qui font rembourser des créances, un gendarme en rupture avec son service, un notaire amoureux fou qui tue et torture des chevaux, tous ses personnages au passé compliqué vont se croiser.
Au départ le ton est dur, très sombre puis il devient plus ironique, et cette alternance donnera son ambiance au livre. Une histoire tragique, des lieux en déshérence, des personnages perdus, le tout raconté de façon plutôt humoristique, on retrouve ainsi une forme développée dans des livres de  Pierre Siniac, certains Donald Westlake ou certains Jan-Paul Demure (Aix Abrupto ou Milac par exemple). L’auteur tient cette ligne, grâce à des portraits riches et touchants. L’écriture est en accord avec les personnages, collant à la folie de l’un ou à la sensualité d’une autre.
L’ensemble aurait pu être plus resserré, Jean-Paul Nozière ose parfois des ellipses soudaines qui donnent du rythme mais ne peut s’empêcher de revenir expliquer tout ce qu’on a manqué en léger flash-back, annulant par là l’effet voulu.
C’est dommage, il devrait avoir plus confiance en lui et à son audace et aussi plus confiance au lecteur, apte à relier les points. On sent la peur de nous perdre.
Répétons-le : être par moments perdu permet aussi de s’investir dans un roman, d’être stimulé, de se sentir plus actif, là on suit l’intrigue, peut-être tirée par les cheveux mais cela ne gène pas, avec plaisir mais dans un certain confort alors qu’on sent qu’une histoire plus dense, avec des trouées aurait rendu ce livre plus percutant.

Posté dans Accueil, Critiques, Jean-Paul Nozière, m-n-o.

Mots clès , , , , .


Voodoo land, Nick Stone, traduit de l’anglais par Samuel Todd, Série Noire, Editions Gallimard, 2011

L’avantage avec le thriller à l’américaine, là écrit par un anglais mais peu importe, que même si le livre est faiblard, il y a un savoir-faire, un métier qui fait que le livre reste plaisant à lire. Parfois ce savoir-faire se retourne contre le livre, c’est le cas pour Voodoo Land.
D’abord choisir une époque précise et un lieu, début des années 80 dans la communauté haïtienne de Miami, ce qui permet de faire croiser le vaudou, la période politique précédent l’arrivée de Reagan au pouvoir, bref de quoi éveiller un intérêt, prendre deux flics dissemblables, un noir démocrate, un blanc républicain amoureux des femmes noires, de la musique jazz, de quoi créer tension, frottement, rapprochement, commencer par un meurtre dans un endroit original (là un parc à singe, pourquoi ? Euh pourquoi pas…), etc. comme dans un bon manuel qui s’appellerait « les clés pour écrire un thriller en éveillant l’intérêt du lecteur et pour ensuite ne pas le perdre en route ».
Il faut aussi aujourd’hui que le livre fasse plus de 500 pages pour que le lecteur sente qu’on à affaire à du sérieux, le problème est que là ça ne semble pas nécessaire, tout est expliqué, surligné on a le droit à la biographie de chaque personne rencontrée, un flashback sur tel lieu, tel quartier à une époque précédente, c’est censé donner de l’épaisseur au roman mais on sent le travail, les fiches de personnage écrites en amont et recrachées. Parfois un peu de mystère ne perd pas le lecteur, au contraire, de pouvoir imaginer permet aussi de s’approprier un roman, des lieux, des personnages. Là surtout ça ralentit l’ensemble, nous sommes dans l’enquête, plutôt emportés et hop une digression qui casse le rythme, ce qui fait qu’à la page 200, on n’a toujours pas l’impression que l’histoire a commencé. Dans le manuel du bon thriller il y a aussi les surnoms originaux (là un s’appelle bonbon parce qu’il mange des bonbons, un autre a pour surnom Puissance 6, etc.) et autres effets qui truffent le roman et le rendent artificielles, il en est de même pour les descriptions médicolégales où l’auteur doit montrer qu’il connait le sujet, qu’il a bien potasser sa documentation mais cela n’apporte pas grand chose à part de l’épate pour les incultes que nous sommes.
C’est dommage parce que quand l’auteur fait confiance à son intrigue, ça tient la route, la deuxième partie du roman quand il se concentre sur l’enquête et les multiples affrontements qui en découlent, on est prêt à être emmené, on est prêt à suivre Max et Joe dans les rues de Miami, on est prêt à frémir face aux dangers potentiels. Quand il fait confiance à son écriture, on est prêt à oublier tous les facilités, parce que Nick Stone sait décrire une scène de combat, une relation amoureuse naissante ou les interactions entre les personnages, il sait créer une ambiance, le style est solide, les dialogues sonnent justes.
Ainsi c’est l’étrangeté de ce roman, tout ce qui censé le nourrir, le rendre plus original le dessert, lui donne un aspect fabriqué et formaté et dès que Nick Stone semble oublier les leçons qu’il a prise, on trouve de l’émotion, de la sincérité, espérons qu’il suive cette voie et qu’il cesse d’écouter ceux qui lui expliquent comment faire un bon thriller.

Posté dans Accueil, Critiques, Nick Stone, s-t.

Mots clès , , .


Le bal des frelons, Pascal Dessaint, Editions Rivages/Thriller, 2011

Un apiculteur qui retrouve son beau-fils, un maire faible et corrompu, un ancien maton dont le mariage se transforme en guerre, un fou qui idolâtre sa femme morte, un gendarme qui essaie de comprendre ce qui se trame, etc. le dernier livre de Pascal Dessaint met en scène un petit village avec un grand nombre de personnages pour la plupart agités par la cupidité ou la folie. On les suit dans de courts chapitres en devinant les collisions fatales qui vont arriver entre eux.
Certains trajets sont plus intéressants que d’autres, par exemple l’histoire de Maxime qui a quitté sa famille est narrée avec beaucoup de douceurs, pour le reste, c’est un peu la galerie des monstres, on surplombe parfois les personnages, on a du mal à savoir où se situe l’auteur et où il nous place. Même si le social existe dans ce roman, ce regard sur une humanité stupide, lâche et juste intéressée par le sexe et l’argent se voudrait drôle mais est parfois désagréable par sa vision du monde, il y a quelque chose de l’ordre de l’instinct meurtrier dans la violence qui se déchaine, de la naturalité de l’homme qui serait un loup pour l’homme, surtout avec les nombreux parallèles avec les divers animaux qui peuplent les lieux, des abeilles aux ours. Est-ce que le regard de Pascal Dessaint est nihiliste, dépressif ou juste sardonique, difficile de trancher parce qu’il ne semble pas faire un choix clair, n’osant aller totalement dans la méchanceté ou la farce, sans montrer non plus d’empathie, les personnages ressemblent un peu trop à des marionnettes pour qu’on éprouve de l’émotion pour eux.
On assiste plutôt à une mécanique cruelle qui se met en branle, mais les nombreuses coïncidences donnent un aspect artificiel aux évènements, on sait à l’avance que ça va aller vers le drame, l’horreur, le guignol et on a l’impression que l’auteur force les choses plutôt que de nous emmener. La multiplication des points de vue sur le même acte, si elle est habilement traitée, n’empêche pas un sentiment de surplace de se dégager. L’écriture vive et efficace rend la lecture plaisante mais ne suffit pas pour qu’on se sente vraiment concerné.

Posté dans Accueil, c-d, Critiques, Pascal Dessaint.

Mots clès , , .


Morte la bête, Lotte et Soren Hammer, traduit du danois par Andreas Saint-Bonnet, Actes Sud/Actes noirs, 2011

Au départ, on craint le pire, ça se passe en Scandinavie, un crime horrible, une fille qui fait des reproches à son père policier (ce sera heureusement vite mis de côté), un style passe-partout, un groupe de flics dont chacun a un caractère précis qui bougera peu, on pense se trouver face à un clone de Camilla Läckberg, faiseuse de best-seller sans intérêt de la même édition Actes Sud/Actes Noirs, mais le livre est mieux que ça.
On ne trouve pas chez Lotte et Soren Hammer, ce qui est insupportable chez Läckberg, ces longs passages mièvres et moralistes sur la famille du héros qu’on croirait sortis de magazines dits féminins et ces enquêtes qui jouent sur un mystère construit artificiellement, là le style n’est guère mieux, il est illustratif, ni nul ni prenant, par contre les auteurs nous immergent dans une intrigue forte et tenue dont le déroulement est bien menée.
L’idée du livre de prendre à bras le corps le sujet de la pédophilie est intéressante, c’est un thème récurrent dans les thrillers à sensation mais là, ils dépassent leur sujet : des meurtres sont commis dont les victimes sont des pédophiles, les meurtriers jouent la carte médiatique et politique pour faire que la société devienne plus répressive. Nous suivons des policiers qui doivent enquêter sur ces meurtres et aussi se coltiner une opinion publique de plus en plus hostile qui prend partie pour les assassins et qui va mettre des bâtons dans les roues des enquêteurs, cela crée une tension et un intérêt croissant, on a l’impression d’être avec les flics qui nagent à contre-courant face à cette population qui prend goût au lynchage. Ainsi le fait que la pédophilie soit un sujet rabattu devient un des enjeux du livre et même si l’intrigue s’effiloche sur la fin, il montre assez efficacement comment un fascisme rampant peut naître sur le dos de ses monstres des temps modernes que sont les pédophiles, comment on peut détourner les gens d’autres enjeux en les prenant pour boucs émissaires.
Les auteurs ne font pas dans le spectaculaire ou les rebondissements incessants, ils nous donnent les clés assez vite, ne cherchent pas à jouer contre le lecteur, l’intérêt n’est pas dans le « qui a tué ? » mais plutôt dans le comment les flics vont se dépatouiller des différentes embuches qu’on leur met, nous ne sommes pas laissés à l’écart ou manipulés par les auteurs. La surprise, le retournement de situation est souvent une facilité du roman noir pour créer une attention superficielle, Lotte et Soren Hammer n’ont pas besoin de ces ficelles pour nous amener à les accompagner.
Dommage que le style soit aussi plat et scolaire, si l’écriture avait été aussi resserrée et précise que l’histoire, on aurait été face à un grand livre.

Posté dans Accueil, Critiques, h-i-j, Lotte et Soren Hammer.

Mots clès , , .