Marin Ledun nous immerge brutalement dans son roman, en quelques pages le cadre est posé, une médecin du travail reçoit un patient dépressif, l’écoute puis le tue. En suivant cette femme au bout du rouleau, l’auteur va mettre à nu la violence du management moderne qui est devenu médiatique suite aux suicides à France Telecom,
On assiste à la description d’un système de déshumanisation méthodique, l’auteur montre que la violence va du haut de la hiérarchie vers le bas mais transforme aussi tous les rapports sociaux, il montre comment l’humain devient alors un rat de laboratoire prêt à déchiqueter son congénère, on sent que Marin Ledun connait son sujet mais ce n’est pas un essai technique, Les visages écrasés est aussi le portrait d’une femme qui voudrait que les choses changent mais qui bascule dans la folie face à la situation paradoxale de devoir sauver des gens pour qu’ils retournent dans le lieu qui les détruit et ne perçoit qu’une solution extrême pour s’en sortir, une solution pour casser la machinerie qui broie ces individus.
L’écriture de Marin Ledun est au plus près d’elle, nerveuse, froide, saccadée en écho à son angoisse qui se développe, des phrases courtes, des répétitions qui font ressentir son enferment mentale, il sait transmettre la tension de l’héroïne et nous faire partager son impression qu’il n’y a pas d’échappatoire.
« Deuxième principe de réalité : Hervé Sartis m’attend devant la porte du cabinet. Cartable à la main, imperméable sur le dos. Ses paupières sont rouges et toute forme de vitalité a disparu de ses traits. L’ombre de lui-même.
Je pense : Les syndicats l’ont laissé tomber, lui aussi.
Comme moi, comme Fournier, comme Vasseur.
Les clefs trouvent le chemin de la serrure, presques toutes seules. Je m’écarte pour le laisser passer. Il file s’asseoir sur une chaise, sans un mot. Je referme derrière moi. Sans prendre le temps d’aller me sécher, je m’installe en face de lui et le contemple avec tristesse. »
On se dit que ça aurait pu être plus resserré mais le ressassement de la pensée de l’héroïne, l’accumulation de cas cliniques, pathologiques répondent au mal être de tous ces travailleurs qui jour après jour continuent d’aller au travail comme s’ils allaient à l’abattoir, elle veut leur redonner une histoire, une vie, une identité et on sent que c’est aussi le projet de Marin Ledun.
Un roman fort et dérangeant sur la guerre économique et la dévastation qu’elle produit au niveau le plus intime.
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