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Un goût de verre pilé

Ma peau est fine, carapace fragile. J’enfonce la lame du canif. Juste au-dessus du coude, il reste une place entre deux cicatrices. Une bulle de sang s’échappe. Je me concentre mais n’arrive pas à ressentir la douleur, même ça me lâche. Même la douleur, ma douleur, me fait faux bond. Je pourrais choisir une autre cible que mon bras, ou alors plus haut, vers le poignet, d’un coup vif, me trancher l’artère, et puis laisser couler, se barrer ce qui reste. Mais il faut sacrément croire en la vie pour décider d’en finir. Autant se faire des traits rouges sur son enveloppe, des traces d’une civilisation en fin de course à même le corps. Foireux symbole.
Et tourner en rond dans l’appartement, avoir envie de casser un mur, une fenêtre, la radio, et ne pas le faire, se sentir à l’étroit et sortir et tourner en rond dans un espace plus grand, voir si tout est toujours à la même place, croiser des gens… Les rues familières, les poubelles éventrées, les murs abîmés, je ne vois que des plaies. J’évite les corps qui semblent se précipiter sur moi sans cesse. Ressentir l’angoisse, avoir envie de disparaître, d’être un fantôme qui glisserait invisible…
Et tomber sur Serge, qu’est-ce qu’il fout là celui-là ?, je l’imaginais mort ou installer avec femme et enfants ou en Australie, en tout cas, ailleurs. Impossible de l’éviter. Et il est du genre à parler, ce con, du genre à demander des nouvelles, et surtout à en donner de lui pour me mettre le nez sur l’étalage abject de ses aventures.
- Alors Antoine, toujours sur Grenoble, hein ! Depuis le temps… Et tu vas bien ? Ah oui, je sais, ce n’est pas une question à poser à un déprimé chronique, hein ! Hahaha…
Je ne sais pas ce qui le fait rire, penser à autre chose, et ressentir la brûlure sur mon bras, la voilà enfin, une brûlure qui longe la coupure, une brûlure qui me montre que je suis encore un peu là. Continuer la lecture

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