Pascal Garnier, 2004

Je rencontre Pascal Garnier à Valence, il semble en même temps amusé et rétif à l’entretien, sans cesse il se dérobera aux questions, refusant de se définir et de définir son travail, ne voulant jamais rentrer dans une case.

BM : Comment êtes-vous venu à l’écriture ?
Pascal Garnier : Au départ je ne pensais pas du tout écrire, j’aimais beaucoup lire, je pensais que pour écrire, il fallait avoir fait des études, au moins avoir le bac ce qui n’est pas mon cas, mais je pense que ce qui fait écrire, c’est surtout de lire des livres. Il arrive un jour où on se dit, tiens je vais peut-être essayer de faire la même chose, de renvoyer aux autres qui m’ont apporté du bonheur, c’est une histoire d’échange, la lecture et l’écriture. Je crois que c’est venu comme ça, un peu sur le tard, j’avais trente cinq ans déjà…

BM : vous avez écrit un certain nombre de livres jeunesse, vous avez commencé par des livres jeunesse ou adulte ?
PG : J’ai commencé par les deux, la même année est sorti un livre pour la jeunesse et un livre pour adultes et depuis je continue toujours comme ça, j’ai besoin des deux, les bouquins pour adultes sont en général assez durs ce qui fait qu’après je me fais un petit peu de vacance en écrivant un livre jeunesse. J’ai toujours fait ça et j’aime bien, en écrivant pour la jeunesse on apprend beaucoup au niveau du style, on apprend à faire concis, à employer des mots simples… il y a rien de plus exigeant qu’un lecteur jeunesse, si au bout de deux pages il s’emmerde, il repose le bouquin, il l’ouvre plus, et puis c’est pour le plaisir, pour moi de toute façon, les lecteurs ce sont des lecteurs, qu’ils aient 8 ans ou 75 ans, je me prends pas pour Hergé, hein ! mais c’est toujours le même plaisir, il y a la même exigence d’écriture, enfin j’essaie, j’essaie d’avoir la même qualité d’écriture…

BM : J’ai entendu que vous ne vous intéressiez pas à l’idée de littérature noire et de littérature blanche.
PG : Ha moi, je m’en fous complètement !, ça c’est de l’apartheid, ça ne me concerne pas. Je ne pense pas à ça quand j’écris un roman que ce soit pour tel ou tel public, c’est déjà trop difficile d’écrire un roman, la question que je me pose est -est-ce que j’écris un bon livre ou non ?, après qu’il soit publié dans telle édition… ce sont des problèmes et des stratégies d’éditeur, ça, ils vont éditer selon la période de l’année, ou ça va se trouver en blanche ou en noire, mais ça j’en ai absolument rien à branler, ça m’est complètement égal, j’ai beaucoup d’amis dans le roman noir parce que c’est une histoire de famille, je m’entends bien avec eux mais aussi en littérature blanche, j’ai jamais voulu faire partie d’une bande…

BM : D’ailleurs vous avez des livres qui paraissent dans les deux, genre à Flammarion…
PG : Oui bien sûr, le prochain (Parenthèse qui est sorti depuis) sortira chez Plon en littérature blanche, moi je change d’éditeur mais pas de style, c’est comme ça et j’en ai rien à foutre.

BM : Dans vos livres, on en trouve des très noirs, très claustrophobes, et d’autres qui à l’inverse sont plus des balades, des échappées… C’est une thématique importante pour vous ?
PG : Je ne sais pas si j’ai bien compris (il y a beaucoup de bruit dans la salle…) Il y a des gens incarcérés qui s’évadent donc je crois, que même le fait d’écrire, c’est ça, c’est de se sentir incarcéré pour sortir, c’est la seule solution, moi je rencontre pas mal de détenus dans des prisons, des centrales… L’écriture c’est un moyen de s’évader mais on ne s’évade que quand on se sent incarcéré, si j’étais libre et heureux pourquoi je me casserais les couilles à écrire, c’est pas nécessaire donc c’est vraiment un moyen d’évasion, bien évidemment, si en général, il y a un milieu, un décor qui est un peu carcéral, oui, c’est fatal, bien évidemment, c’est normal… Ce qui m’a toujours fasciné justement, ce sont ces mecs incarcérés, on va pas refaire le château d’If et tout ça, le mec qui est enfermé et qui creuse avec sa petite cuillère, trois ans pour creuser un tunnel, ça m’a toujours épaté ce genre de truc, mais qu’est-ce que je fais d’autres moi avec mon stylo, ma machine, à chaque fois, je me mets en situation où je suis enfermé et il faut que je m’en sorte mais c’est… le principe est le même pour un navigateur solitaire, tu pars de là, tu dois emmener ton bateau là-bas, démerde-toi, dans les livres, il n’y a pas de balise Argos, on y arrive où on n’y arrive pas, c’est tout, pour moi, ce sont les seules choses qui m’intéressent, je ne saurais pas faire autrement. Chaque fois, j’essaie de m’épater, en me disant, cette fois encore, je m’en suis sorti même si j’ai de plus en plus le trac… Normal, mais c’est comme ça que ça se passe pour n’importe quel artiste, devant sa toile ou avec son instrument de musique, ça c’est un défi qu’on se donne à soi-même, est-ce que je vais m’en sortir de moi-même ?, qui est la première incarcération, c’est d’être enfermé à l’intérieur de soi. Ça part de quelque chose qui se rapproche de l’autisme certainement…

BM : On trouve aussi toujours une ambiance sociale mais au niveau vraiment minimal qui est la famille, les frères et sœurs, dans le dernier le vieux qui devient grand-père. Il y a toujours des liens familiaux un peu compliqués…
PG : C’est peut-être que c’est parce que j’ai pas des masses de famille alors peut-être que ça me manque, je sais pas, il faudrait que j’aille consulter, il faudrait demander ça à mon psy si j’en avais un mais c’est pareil, c’est en lien au milieu carcéral, la famille c’est un peu, on peut considérer les cousins, mères comme des matons mais pour une fois, c’est une façon de me débarrasser, je suis parti très jeune de chez moi parce que j’avais envie de me retrouver seul sans référence avec ce qui doit se faire ou ce qui doit pas se faire, je ne sais pas si j’ai eu raison, j’en sais rien, j’envie les gens qui s’entendent bien avec leur famille…

BM : La question n’est jamais vraiment tranchée dans le dernier livre Les Hauts du bas par exemple.
PG : Je ne suis pas un boucher, moi, je ne tranche pas, c’est simplement qu’on a des obsessions, des trucs qu’on continuera toute notre vie, pour tous les écrivains, c’est la même chose, c’est essayer de se sortir de quelque chose et en même temps on va se remettre un peu dans le même cycle, je crois que c’est normal, on invente rien, tout a été dit depuis les premiers livres, depuis l’antiquité, on parle de quoi, de l’amour, de la mort, de la peur, de la haine, on rabâche toujours ce même genre de truc et le seul truc qui est intéressant, c’est la façon d’en parler mais sinon à la base, je n’ai pas de révélation à faire…

BM : Et au niveau de la forme, du style il semble qu’il y a une volonté d’une certaine simplicité dans l’écriture, que vous travaillez sur la limpidité…
PG : J’aimerais bien vous dire oui, mais en fait ça vient d’un monstrueux défaut parce que n’ayant pas fait d’étude, quand j’ai commencé à écrire je ne savais pas conjuguer les verbes, tous mes premiers bouquins sont écrits au présent, j’avais peu de vocabulaire. Maintenant si on parle de mon style limpide et minimaliste, c’est pas du tout par vertu c’est parce que j’avais très peu de choses, alors fatalement on se retrouve un peu comme Robinson Crusoé avec un bout de ficelle et un canif et il faut faire avec ce qu’on a, mais alors après ça se travaille bien évidemment, on arrive… alors ça se rapproche un petit peu de la poésie à la limite, d’essayer de faire passer des émotions comme ça avec très peu de mots mais j’apprécie énormément des gens qui font des phrases, où une seule phrase fait une demi-page, ça peut être magnifique mais chacun fait avec ce qu’il a, voilà c’est tout mais c’est absolument pas par vertu, ça vient à la base d’un gros gros handicap culturel…

BM : Justement dans le dernier, pour une fois c’est écrit au passé, c’est…
PG : …ben depuis j’ai grandi quand même. On apprend toujours et j’essaie à chaque fois de relever des défis, de me mettre dans des situations plus compliquées, à chaque fois monter la barre, je ne vais pas m’installer dans un truc comme ça et attendre que les lauriers me tombent dessus…

BM : Qu’est-ce qui importe le plus pour vous, c’est le rythme, c’est le style, c’est l’ambiance…
PG : L’important c’est ce que je ressens quand je suis à la machine, quand je suis devant, je ne sais jamais, j’ai de plus en plus le trac, je ne sais pas si c’est bien, pas bien, je suis incapable de le dire, vraiment je ne sais pas, par moment, il y a très très peu de moments jubilatoires, de moments où on se dit tiens là il y a un truc qui se passe, c’est… de temps en temps je me dis tiens j’ai fait quelque chose qui n’est pas mal mais le lendemain matin en relisant, est-ce que je vais trouver ça bien c’est une autre paire de manches. Quand j’ai terminé un manuscrit à force de l’avoir lu, relu, rajouté des trucs, rechangé des trucs comme ça, je suis absolument incapable de dire si c’est bien ou pas bien, ce n’est pas mon propos, c’est simplement des moments où on sent qu’il y a quelque chose de fort qui s’est passé mais c’est un peu comme des rencontres avec des gens où de temps en temps on sent quelque chose mais l’analyser ça j’en sais rien, je ne suis pas mécanicien…

BM : A ce niveau, il est assez casse gueule, il ne se passe pas grand chose mais en même temps, on sent une tension permanente…
PG : Je n’ai pas cherché, parce que quand je commence un livre, je ne sais absolument pas où je vais. J’ai la première phrase, comme beaucoup d’autres auteurs, hein ! j’ai la première phrase, je fonce, j’y vais mais je suis mon premier lecteur, je suis un feuilleton, je me dis merde mais qu’est-ce qu’il va se passer demain voilà…

BM : Il n’y a pas de réflexion au préalable ?
PG : Non, on peut le faire, il y a des gens qui font des plans, c’est une question de nature mais moi je serais incapable de faire ça, j’ai besoin de ce kick, de ce truc qui me fait peur pour avancer mais j’en sais rien, après ce sont les gens qui disent moi, j’ai bien aimé, moi j’ai pas aimé, mais je m’en fous, après il m’appartient plus, il appartient aux autres, le livre, je ne suis pas propriétaire des lieux…

BM : Est-ce qu’il y a eu des influences ?
PG : Au début sans doute, au bout d’un moment, il y a plus vraiment d’influence. Une fois qu’on a trouvé un peu son style, on n’est plus vraiment influencé, je ne crois pas, je ne crois pas, dans les premiers livres, c’est possible, qui n’a pas écrit ses premiers bouquins dans une mauvaise imitation de Céline, tout le monde l’a fait mais au bout d’un certain nombre de livres l’influence ne compte pas, on est suffisamment dans une problématique avec soi-même qu’on ne va s’emmerder avec les autres…

BM : Par rapport au roman noir, est-ce que vous croyez à une famille du roman noir…
PG : Des familles, il y en a toujours, tout le monde cherche une famille, ce qu’il y a c’est qu’il faut éviter la consanguinité, voilà c’est tout, être solidaire mais solitaire. J’aime bien la plupart des gens qui sont là, ce sont des amis en tant qu’être humain, sinon, je lis de moins en moins de livres, alors je pourrais pas dire si c’est bien, si c’est pas bien, je lis pas, mais ce sont des gens qui sont proches de moi dans l’affectif, je vais bien dans d’autres milieux aussi, ça ne me dérange pas. Non, je vous dis, je ne veux pas faire partie d’une bande, moi je fais partie de la condition humaine, c’est tout, j’évite les clivages, j’évite de m’enfermer dans un truc parce que je m’y sentirais pas bien, j’ai toujours eu horreur de ça, ce n’est pas à 55 balais que je vais m’y mettre.

BM : Et au niveau projet, il y a quelque chose en route ?
PG : il y a deux romans qui doivent sortir un pour la rentrée littéraire chez Plon, et un autre chez Zulma au mois de janvier et puis deux trois romans jeunesses aussi.

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