Colin Thibert, 2003

L’entretien a lieu aux journées Sang d’Encre de Vienne en novembre 2003 (soit avant la sortie de son livre Barnum TV), l’entretien a souvent été coupé par des lecteurs espérant une signature de Colin Thibert, preuve de son succès grandissant, confirmé par le prix sang d’Encre qu’il a ensuite obtenu lors de ces journées.

Colin Thibert : Ça fera très naturel avec le bruit de fond du salon…

BM : Tant que j’arrive à recopier ce que j’ai enregistré… Comment êtes-vous venu au roman noir ?
CT : J’en ai lu pas mal, j’en lis toujours pas mal et puis c’était une vieille envie…

BM : Vous avez commencé par des téléfilms, des livres jeunesse…
CT : Les livres jeunesse, c’était il y a longtemps, j’en ai pas refait depuis. Le téléfilm, c’est ce qui me permet de vivre et le polar c’était une vieille envie qui était refoulée ou dans un coin et tout d’un coup j’en ai fait à la faveur de la tempête de 99 avec Noël au Balcon. Ça s’est fait comme ça et puis ça s’est enchaîné du coup.

BM : Les livres jeunesses c’était du noir ?
CT : Pour la jeunesse on évite d’être trop noir quand même, j’en ai fait pour les tout petits en plus, pour les premières lectures, 6 ans, 7 ans, c’est un peu limité au niveau récit et vocabulaire, c’était pas déplaisant d’ailleurs mais bon, ça n’a eu qu’un temps, je ne sais pas si j’en referais…

BM : Dans vos trois livres, on a l’impression qu’il y a un thème de base, dans le premier Noël au Balcon la tempête, dans le deuxième Royal Cambouis la pollution, dans le troisième Nebuleuse.org les sectes, est-ce que le point de départ du livre, c’est d’abord ça ?
CT : Oui finalement, il semblerait que j’ai besoin d’un point de départ comme ça d’un thème assez fort, le quatrième Barnum TV ce sera la télévision…

BM : Est-ce que c’est ça qui entraîne le reste ?
CT : Vaste question… Je dois reconnaître que sur la base oui, c’était l’envie effectivement de faire un truc sur la tempête pour le premier, sur la pollution pour le deuxième et sur les sectes pour le troisième, sur la télé pour celui qui sortira en janvier, c’est vrai que c’est la base, j’ai besoin de ces appuis là, ce qui n’empêchait pas que je pouvais avoir des envies de personnages, de scènes, ou de détails comme ça, et après tout se remet ensemble…

BM : Les deux premiers livres sont assez proches avec une histoire avec plusieurs personnages, un côté un peu délirant…Et il y a une rupture avec le troisième qui est plus sur une enquête précise, est-ce une envie de changer ?
CT : Oui, c’est l’envie de changer, j’ai essayé, le quatrième est construit très différemment avec une autre approche, le cinquième sera encore différent. J’ai envie d’aller un peu dans toutes les directions, après le premier, je suis resté dans la même ligne pour le deuxième et après j’avais envie d’essayer de revisiter l’intrigue classique, avec l’histoire de détective indéfiniment recommencée et voir ce qu’on peut faire là dessus ? Et voilà maintenant c’est fait, je repasse à autre chose…

BM : Pour la thématique, est-ce que vous partez avec une base de documentations importantes ? Comme pour le Temple solaire en arrière plan sur le troisième ?
CT : Oui, mais c’était un dossier que je connaissais relativement bien, ça m’intéressait depuis des années donc la documentation s’est faite toute seule… La documentation pour écrire je m’en sers pas énormément finalement, bizarrement je m’aperçois qu’il y avait beaucoup de choses que je savais, qui étaient là, qui étaient restées donc je me suis servi plutôt de ce qui était en mémoire, que d’une documentation proprement dite… Je ne suis pas historien, ni journaliste, en plus, je ne travaille pas de cette manière là. C’est venu comme ça, j’ai plutôt été vérifié après coup certaines choses, pour voir si je ne racontais pas trop de bêtises sur ces sujets.

BM : Par rapport aux personnages, on sent un travail pour les rendre riches, et c’est la confrontation entre les différents personnages qui semble le moteur de vos premiers romans, est-ce le cas ?
CT : c’est l’attachement ! Je m’attache beaucoup à mes personnages et j’ajoute ça aussi c’est la contre télévision, le plaisir d’avoir enfin les personnages dont j’ai envie de parler, que j’ai envie de faire exister par rapport à ceux de la télé qui sont formatés, standardisés ou il n’est pas question de faire des personnages vraiment ambigus donc c’est un peu… C’est le défoulement, c’est presque l’anti-télé, c’est en réaction, en rupture avec les trucs formatés.

BM : Est-ce que vous aimez la confrontation ? On voit dans le premier le groupe de personnages qui se délite, dans le deuxième le rapport entre les militaires et les autres personnages, ou le rapport entre le détective et une certaine Suisse dans le suivant ?
CT : C’est vrai… Mais là c’est peut-être l’habitude du scénario, c’est un peu mes acteurs, je les vois comme des acteurs d’un film, c’est le plaisir de vraiment créer un personnage, de lui donner de la matière, de le faire exister, de le caractériser.

BM : Par les interactions ?
CT : Tout à fait. J’aime bien dans le premier, les personnages qui ont l’air sympa et se révèlent beaucoup moins sympas, d’autres dont on attendait pas grand chose qui finalement sont pas si mal, tout ce qui est un peu dans la vie…

BM : … c’est un peu surprenant comment dans vos livres l’histoire devient noire d’un coup, dans le premier surtout on ne s’y attend pas.
CT : Le premier, et le deuxième c’est un petit peu la même problématique, c’est comment les circonstances vous amènent à faire certaines choses… C’est un truc qui m’obsède pas mal. La question qu’on se pose toujours, c’est si j’avais vécu pendant la guerre comment j’aurais réagi ? est-ce que j’aurais été résistant ? Est-ce que je me serais caché ? Est-ce que j’aurais été collaborateur ? J’en sais strictement rien et je crois que les circonstances font des choses très très curieuses sur les gens. Donc l’idée de la tempête, c’était vraiment ça, est-ce qu’on se risque ? Est-ce qu’on fait un braquage ? Est-ce qu’on y va pas ?, il y en a un qui y va pas. Finalement sur celui-là aussi, certains qui ne prennent pas leur responsabilité, se planquent… et puis quand on est confronté à une situation vraiment dure, on ne sait jamais comment on va réagir. Même une situation comme on le vit tous, quand on est confronté à la maladie, que ce soit la sienne ou celle de quelqu’un d’autre, une maladie grave, comment on réagit, il y a parfois des réactions extrêmement surprenantes, des gens qui avaient l’air relativement anodins qui deviennent complètement admirables et d’autres qui avaient l’air admirables et qui se délitent totalement, ça c’est intéressant je trouve.

BM : Dans les premiers, par rapport au côté délirant, il me semble qu’il y avait une volonté de ne pas aller trop loin. J’aime bien parce que parfois dans ce genre de livre, on part parfois dans le n’importe quoi alors que là le délire est limité…
CT : Oui, en effet, j’ai envie de rester dans la crédibilité… et je pense qu’on peut être déconnant sans effectivement partir dans le n’importe quoi, pour moi c’est important que ça reste dans le réel et finalement je trouve qu’elles sont plausibles mes histoires, c’est plausible, c’est gros mais c’est plausible.

BM : Vous disiez que dans le troisième vous aviez une volonté de partir du détective classique, est-ce que c’était vraiment une démarche de départ ?
CT : Revisiter oui, revisiter les classiques… Voir comment faire avec un détective en France surtout qu’il y en a pas beaucoup avec toujours l’envie de copier les américains qui ont de formidables détectives, c’était un petit peu ce jeu là avec un jeu de piste, un mystère à trouver, un vrai truc… Et puis écrire à la première personne je ne l’avais pas encore fait et ça change beaucoup aussi, donc tout ça c’était une idée de faire une expérience nouvelle. Profiter du troisième pour faire une nouvelle expérience…

BM : Au niveau de l’écriture, j’ai l’impression que pour vous le détail est important, que souvent dans vos descriptions c’est une petite chose qui donne l’impression de l’ensemble. Par exemple le nom des 4 militaires dans le deuxième ou le rapport à l’heure dans le dernier, une description d’une montre qui donne l’impression de la Suisse…
CT : Oui vous l’avez bien lu oui. C’est vrai que j’aime bien ça, piquer sur un petit truc… en même temps c’est un petit peu du procédé, au niveau littéraire ou filmique, c’est la même chose d’ailleurs. C’est pas mal d’avoir des petits éléments qui reviennent comme ça, un élément qui caractérise quelque chose de plus vaste et qu’on retrouve un peu en gimmick, ça fonctionne toujours assez bien. Et je suis assez observateur, j’aime bien cliquer sur des détails, je repère pas mal de choses, donc ça se traduit sur l’écriture aussi.

BM : Les dialogues sonnent justes, est-ce que d’avoir fait des téléfilms ça vous a aidé ?
CT : J’essaye, j’essaye, j’aime les dialogues vivants, je n’aime pas les dialogues écrits comme on les lit trop souvent, je déteste le dialogue littéraire qu’on a tendance à avoir beaucoup en France. Les éditeurs font souvent des réflexions là dessus, ils sont très coincés par rapport au langage parlé transcrit tel quel, et encore j’évite l’argot si possible parce que ça se démode très vite, je trouve ça dommage d’ailleurs. J’essaie d’être proche de ce que j’entends et ça vient, effectivement c’est l’habitude d’écrire pour les comédiens et de se dire qu’il faut qu’ils aient un texte qui leur vienne bien en bouche, qui soit fluide… Ca vient de là tout à fait, après je ne sais pas comment les gens le lisent quand ils lisent le bouquin, s’ils l’entendent bien, s’ils l’entendent comme moi, ça je ne sais pas.

BM : Je pense que oui. Toujours dans la forme, quelle importance donnez-vous au rythme, est-ce que vous réfléchissez à la structure globale ?…
CT : Non, ça part comme ça… Je ne sais pas où je vais, j’essaye de me surprendre, si je me surprends, je vais surprendre le lecteur. Je n’ai jamais de plan prédéfini, bon après ça oblige parfois à un travail de remise en place mais qui vient postérieurement, une fois que l’ensemble est arrivé quelque part, après je reprends longuement dès le début… Il n’y a pas une véritable volonté, ça vient comme ça… Le premier c’est assez sensible, c’est un rythme très cinéma, il y a un découpage en séquences, le troisième est plus littéraire et plus proche des romans classiques, il fallait l’essayer aussi, le prochain, je ne sais pas… Je suis revenu un peu oui au système des séquences que j’aime quand même bien…

BM : Vos livres finissent plutôt mal, est-ce que vous êtes d’une nature pessimiste ?
CT : Absolument, oui, totalement mais on peut appeler ça un pessimisme rigolard, mais je suis fondamentalement très pessimiste, je ne vois pas bien comment les histoires peuvent bien finir. Et puis là aussi c’est un peu la rupture par rapport au classique happy end. Ras le bol des Happy End, là ça change…

BM : Quelles sont vos influences au niveau roman noir, polar ? Et est-ce qu’il y a des auteurs, des jeunes auteurs que vous aimez bien ?
CT : Alors sur les principales influences, il y a Donald Westlake, le grand maître que j’adore, Elmore Leonard que j’aime bien aussi, ou Charles Williams, il y en a plein, chaque fois j’en oublie. Ça a démarré à Sherlock Holmes, enfin à Conan Doyle en passant par Arsène Lupin quand j’étais jeune, pour arriver sur Manchette, j’ai très grand respect pour Manchette comme beaucoup d’auteurs, qui a été une espèce de révélateur. Actuellement parmi les gens que j’ai lu, que j’ai aimé, il y a une femme, à la Série Noire, il y a Annelise Roux qui a écrit quelque chose que j’aime bien, il y a aussi Maïté Bernard qui a sorti un premier livre à la Série Noire aussi que j’ai trouvé très chouette, il y a Laurent Martin qui est derrière nous, il y a Romain Slocombe que j’aime beaucoup avec une ambiance très particulière… J’en oublie.

BM : Et les projets alors ?
CT : Il y en a un qui sort bientôt, il y en un autre derrière qui est prêt en fait et qui sortira je ne sais pas quand, et puis là comme j’ai un peu de temps, j’essaie de faire autre chose que du polar pour voir ce que ça peut donner…

BM : Le quatrième se passera dans le monde de la télévision ?
CT : Le petit monde de la télévision mais c’est plus sur le côté entreprise télévision et rapport fiction/réalité, j’ai tenté de faire une sorte de jeu là dessus, on verra si ça fonctionne ou pas.

BM : Avec une ambiance humoristique comme pour les premiers ?
CT : Je pense que c’est assez marrant oui, marrant et méchant m’ont dit les premiers lecteurs.

BM : Est-ce que vous pensez qu’il y a des familles dans le roman noir, des groupes ?…
CT : Oui et non, il y a des familles un petit peu par éditeur, de fait, mais on se voit quand même beaucoup les uns, les autres, on se croise, on se recoupe, on ne fait pas la même chose, ça se passe plutôt bien dans l’ensemble, même très bien. Donc c’est plutôt une grande famille, à priori l’impression que j’en ai c’est une grande famille…

BM : L’ambiance est meilleure qu’à la télévision ?
CT : (Rire) incomparablement meilleur oui.

BM : Merci

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