Abdel-Hafed Benotman, 2004

Je m’entretiens avec Abdel Hafed Benotman à la Cambuse du noir de Valence

BM : Comment êtes-vous arrivé au roman noir ?
Abdel Hafed Benotman : Par hasard. A l’origine, j’écris du théâtre, et comme j’ai un parcours carcéral, parce que j’ai fait un petit peu de prison, mon ex-femme a donné des nouvelles à des éditeurs et un éditeur l’a édité et l’a revendu à une grosse maison d’édition qui s’appelle Rivage… et donc j’ai découvert que j’étais chez Rivage quand je suis sorti de prison, avant je n’étais pas au courant donc c’était vraiment par hasard. Et depuis l’aventure avec Rivage se passe bien. Ils ont édité le roman suivant et le prochain sortira en septembre.BM : Dans le recueil de nouvelles Les Forcenés, l’ordre donne l’impression de partir du très noir avec des nouvelles presque hallucinées, et ensuite un peu moins noir avec un peu d’espoir…
AHB : dans les éditions Clô, la première édition en 92, il avait mis les nouvelles les plus violentes au début, dans l’édition qu’a fait Rivage, ils ont inversé, ils ont mis les plus noires à la fin, comme un escalier qui descendrait au sous-sol. Ce n’est pas moi qui ai classé les nouvelles, c’est plutôt l’éditeur en fait…

BM : Certaines nouvelles annoncent le roman suivant…
AHB : Il y en a une l’Enfant malade… sur la maltraitance à l’enfant parce que c’est un sujet qui m’a toujours intéressé. J’ai travaillé deux ans au théâtre avec des enfants psychotiques dans un hôpital de jour et donc la maltraitance à enfant, ça m’a toujours vraiment beaucoup touché, c’est toujours un petit peu ma source, l’enfance. Sans faire de la psychanalyse à partir de l’enfance, j’arrive à comprendre le monde adulte.

BM : Comment est venu Eboueur sur échafaud ensuite, est-ce que cette nouvelle là a donné envie de…
AHB : Le problème que j’ai en tant qu’écrivain, avec des guillemets si je suis écrivain, c’est le fait que j’ai dans mes cartons depuis une vingtaine d’années des textes que j’ai écris depuis très très longtemps. Je n’ai pas vraiment travaillé ces manuscrits mais depuis que je suis édité, je pioche dans une espèce de stock, de réserve très ancienne, des manuscrits, parmi lesquels  Eboueur sur échafaud, le roman, dont j’ai commencé l’écriture en 83 à la Centrale de Clairvaux et quand en 2002, 2003, Sarkozy, Perben ont dit qu’ils allaient mettre des gamins en prison, je me suis dit que si je dois sortir un roman de mes cartons, ce sera celui-là. Il y avait un état d’urgence et j’ai pas écrit tellement par rapport à l’enfance, aux nouvelles, mais dans l’urgence politique, d’où l’en-tête « Mal écrit parce que mal vécu ? », c’est pas autobiographique mais j’ai très mal vécu le fait qu’ils mettent des gamins de 13 ans en prison.

BM : On sent qu’il y a une volonté de justesse dans les nouvelles ou dans le roman, d’aller directement au cœur sans rechercher d’explication sociologique…
AHB : C’est parce que, sans rien de péjoratif, je ne suis pas un intellectuel, dans le sens du thème de la recherche ou de me servir d’archives, je ne suis pas historien ou sociologue, c’est vraiment empirique, c’est des situations vécues ou regardées qui font que je me nourris de ça pour écrire et c’est peut-être ce qui donne un côté peut-être parfois un peu naïf et une vision sur le monde qui est très personnelle parce qu’en prison pendant quinze ans, on est stationnaire, on ne peut que regarder par la fenêtre le monde et c’est un peu ce que j’ai fait, à force de regarder le monde, il y a une alchimie à l’intérieur qui se crée et quand ça ressort par l’écriture, on n’est pas dans la vérité, parce que la vérité, personne ne l’a mais on est quand même dans la réalité…

BM : C’est pour ça que je parlais de justesse… on voit ça par rapport au thème du corps qui est très présent…
AHB : Oui entièrement, on écrit avec la viande.

BM : Le corps semble le dernier territoire…
AHB : c’est le seul territoire que nous, adultes, avons, et les enfants n’ont que celui-là…

BM : On sent une volonté d’éviter le misérabilisme, le personnage principal n’est pas quelqu’un de bien ou de mal, il est comme ça…
AHB : Il est comme ça, il fonctionne voilà. Il n’y a pas de misérabilisme et j’en veux pas, j’en ai jamais voulu ni dans ma vie, ni dans mes écrits pour une raison toute simple, c’est que quand on se bat, on n’a pas le temps de se plaindre. Quelqu’un qui se plaint, pour moi c’est quelqu’un qui est dans le confort parce qu’il a le confort de se plaindre, donc quand on se plaint, on se plaint à quelqu’un d’autre forcément, donc soit on gonfle l’autre en lui racontant -tu sais mes problèmes, mes galères et tout-, ça veut dire qu’on un certain confort et qu’on évacue chez l’autre son propre malaise. Le personnage de Fafa parce qu’on parle de lui, il est sur le ring constamment, il boxe avec son père, quand son père est KO il boxe avec son prof, quand son prof est KO, il boxe avec les flics, avec le juge et le denier carré, il boxe contre Dieu, il se débarrasse même de Dieu. Il est toujours sur le ring et il est toujours en train de se battre, ça fait qu’il n’a pas le temps de se plaindre, donc on ne peut pas tomber dans le misérabilisme. Par contre on tombe, je l’espère, dans une forme d’humour qui fait qu’à chaque fois on est complice du personnage et on n’est pas témoin de la vie du personnage en voulant le plaindre parce qu’il n’est pas à plaindre, et il n’est pas à plaindre parce qu’il se bat. Ce qui sont à plaindre c’est ceux qui ne se battent pas…

BM : Par rapport à l’écriture proprement dite, il y a, on sent comme une sorte d’éruption, je n’arrivais pas à savoir si c’était très travaillé, ou très direct…
AHB : C’est pas beaucoup travaillé, pour une raison simple, c’est que je ne suis pas quelqu’un de très courageux au niveau du travail, donc je jette sur le papier, mais j’ai l’avantage de pouvoir laisser un manuscrit pendant dix ans sans le retoucher et le jour où je le saisis sur l’ordinateur, il s’est passé dix ans et là je peux commencer à être le correcteur du mec qui a écrit à l’époque… Il y a un premier jet direct et ensuite comme tous les cancres, j’essaie de faire joli et ça c’est pas forcément du travail, c’est du plaisir…

BM : J’ai trouvé que dans l’écriture il y avait quelque chose d’assez joueur, une envie de prendre les mots, de jouer avec…
AHB : C’est exactement ça, dès que je choppe des mots, je m’amuse avec…

BM : Est-ce qu’il y a des choses qui sont en route en ce moment au niveau manuscrit ?
AHB : Eboueur sur échafaud va être adapté au cinéma l’année prochaine et donc ça c’est un bon truc, déjà tout bêtement au niveau financier puis au niveau de la bouffe, parce que j’ai une position d’ancien prisonnier et en même temps de double peine… donc je suis complètement illégal sur le territoire français… et il y a un combat militant et politique derrière et là c’est en septembre, la sortie d’un autre recueil de nouvelles qui s’appellera le Bottin des hommes qui sortira à Rivage, qui a été rendu il y a un mois de cela.

BM : Pour revenir sur Eboueur sur l’échafaud, est-ce que tu aimerais que les gens en pensent quelque chose de spécial, est-ce que tu as un désir par rapport à ça ?
AHB : Non, moi ce que j’aimerais c’est que les gens pensent… les adultes, hein, les adultes pensent à leur responsabilité… parce que l’enfance, l’éducation de l’enfance est collective, ça ne peut pas être individuel, ça ne peut pas être que papa et maman, ce sont les rencontres, ce sont les gens, les profs donc si jamais je veux créer un état de conscience, c’est celui-là. C’est pour ça que je prends un enfant de l’age de 7 ans à l’age de 16 ans et qu’il va devenir criminel, non pas un délinquant, parce que s’il devient un délinquant, ça peut se régler grosso modo, parce qu’un délinquant est un produit social, un criminel est un produit de la civilisation et de l’humanité. Ce que je voudrais c’est que les gens, si c’est possible fassent gaffe à l’enfant aujourd’hui, quand il fait une petite connerie, qu’on dise pas « ha qu’est-ce qu’il est drôle, qu’est-ce qu’il a du caractère », c’est qu’il se passe quelque chose… C’est comme ça qu’un gamin poignarde un autre gamin dans une école parce que les adultes n’ont pas fait attention aux messages qu’ils balancent…

BM : A la souffrance qu’il y a derrière les actes ?
AHB : Pas forcément la souffrance, des fois c’est juste le questionnement, ou que les adultes se souviennent eux-mêmes de la façon dont ils ont arraché les ailes de mouches et les pattes de mouches, qu’ils n’oublient pas ça et qu’ils disent pas « non, non, nous non, jamais. » parce que la cruauté et l’enfance, ça va ensemble, et ça va avec nous parce que nos civilisations, elles sont faites sur des autels de sang, voilà pour résumer grosso modo.

BM : Dans Eboueur sur échafaud, il n’y a pas une chronologie stricte, ça avance, ça revient en arrière… il y a des scènes de vécu qui ne sont pas mises bout à bout…
AHB : Au début, j’ai décrit le terreau. Le terreau, c’est la famille, le papa, la maman, les frères et les sœurs, donc quand on arrive à une sœur, on ne parle pas tellement du père parce qu’il rentre dedans, les uns sont emboîtés dans les autres, le livre aurait pu très bien se passer en une semaine. Dans un moment d’une semaine où tout le monde est imbriqué, c’est un petit peu comme les films de Tarantino où les histoires sont croisées, là c’est un peu pareil, quand on retrouve Fafa à 7 ans, on commence à parler de Fafa, forcément on parle de la sœur alors que là on pense mais non, c’est pas possible le frère est parti en Algérie faire l’armée et pourtant il est là parce qu’au moment où on parle de Fafa, le grand frère est là…

BM : Et ça pousse le lecteur a ne pas donner d’importance à la chronologie…
AHB : Ca n’a aucune importance… La vie familiale est bordélique donc le roman est forcément bordélique. Il y a des petits aphorismes en tête de chaque chapitre qui a chaque fois donnent le noyau de ce qu’il va se passer… et aussi parce que c’est le plaisir d’écrire, j’ai un grand plaisir à l’aphorisme et aux poèmes, à la poésie, la poésie est dans un ghetto comme le roman noir, le polar est dans un ghetto, j’ai trouvé bien de les marier ensemble.

BM : Dans certaines nouvelles, ce sont des proses, on ne sait pas vraiment ce qu’il se passe, c’est pas important, on ne suit pas l’histoire pour…
AHB : pour rester dans l’écriture…

BM : au niveau des influences.  Eboueur sur l’échafaud, ça m’a fait penser aux Quatre cents coups ou à Vallès.
AHB : Si jamais il y a influence, parce que j’ai un problème d’admiration, je n’admire rien, je n’admire rien ni personne, j’estime ou je respecte, pour moi admirer c’est être aliéné, voilà j’ai de l’estime ou du respect pour des auteurs, ou des êtres humains mais pas d’admiration, par contre j’ai eu un coup de cœur pour le livre de Romain Gary la Vie devant soi, et l’enfant du dernier roman est plus proche de la vie devant soi que de l’enfant de Jules Vallès…(Christian Roux passe pour nous proposer un verre de vin blanc…)

BM : Est-ce que tu as l’impression de faire partie du monde du roman noir ou est-ce que ça n’a pas d’importance pour toi ?
AHB : Je fais partie de l’ambiance de la bande, de la bande de copains, (il me montre des auteurs qui dédicacent autour), lui c’est un copain, lui c’est un copain, je suis sociable, sociable mais asocial, je peux pas me reconnaître dans un groupe professionnel. On est dedans, dans une chapelle, je ne fonctionne pas du tout comme ça, juste par amitié quand tu prends mes deux bouquins, c’est pas du polar, c’est des écrits noirs, j’avais l’impression que je trempais, si on prend l’image de la plume, que je plantais la plume dans l’être humain et que j’écrivais comme ça, je ne suis pas du tout dans le groupe. Par exemple pour la défense de Cesare Battisti, quand j’ai entendu « les auteurs de polar se mobilisent », j’ai dit attention, ce sont les individus qui se mobilisent et après par la suite, ce sont des auteurs de polar, parce que ça voudrait dire grosso modo que c’est fermé aux autres, là il y a eu le cas avec un autre italien qui était chercheur, chercheur en chimie et c’est le monde médical qui s’est mobilisé, moi je trouve ça absurde, ça veut dire que demain s’il y a un italien menuisier qui se fait arrêter, ça va être le monde des menuisiers qui va se mobiliser, alors que non, ça concerne tout le monde, et je préfère quand ça concerne tout le monde… Mais d’après les médias où dans les milieux politiques à haut niveau, ce sont les pseudos intellectuels du polar qui défendent Battisti alors que ce sont des individus qui défendent, même pas par humanité, qui défendent politiquement la chose en disant les années de plomb ont été nécessaires et Cesare Battisti même s’il avait 20 ans à l’époque avait fondamentalement raison, parce que quand on regarde les images d’archive en Italie, c’étaient des milliers et des milliers de personnes qui étaient concernées et qui descendaient dans la rue et qui ont été opprimées politiquement d’une façon très grave. C’est comme quand on parle du groupe Action Directe, Menigon et autres, d’ailleurs dans Eboueur sur Echafaud, tu vois les noms Joëlle, Nathalie et tout, c’est Joëlle Aubron, c’est Nathalie Menigon, c’est Idoïa Lopez Riano, prisonnière politique basque, ce sont des prisonnières politiques et des amies. Rouillan, on oublie toujours ou on ne veut pas le dire que le début de sa lutte a commencé en Espagne sous Franco, et il l’aurait commencé en Allemagne sous Hitler, et ça il faut le défendre, pas en tant qu’auteur de polar, de chimiste ou de chercheur au CNRS mais en tant qu’être humain…
BM : Pour des raisons politiques.

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