Mapuche de Caryl Ferey

Mapuche fait suite à Haka, Utu et Zulu, un quator de romans noirs qui explore différents pays de l’hémisphère Sud, travaillant entre autres sur le passé de ses pays, sur ses cultures indigènes, sur la violence de la colonisation, éléments que l’on retrouve dans Mapuche. En suivant l’enquête sur la mort d’un travesti de Buenos Aires, on va remonter l’histoire récente de l’Argentine et surtout les années de la dictature de Videla.
Dès le départ, la plongée dans les bas-fonds de Buenos Aires éveille la curiosité, l’auteur nous les décrit d’une écriture vive et imagée. « Une blonde sculpturale sortie d’un comics érotique affublée d’une jupette et d’un uniforme de marin dansait avec volupté sous les lights, roulant à l’occasion des pelles à son alter ego féminin, une liane brune aux cheveux gominés vêtue d’un costard d’homme, qui enlaçait la super bimbo de ses jambes voraces ». L’amitié entre la  travestie Paula et la Mapuche Jana, leur survie face à la misère, est juste et touchante, très forte aussi la façon qu’a l’auteur de résumer le passé proche de l’Argentine dans une énumération de faits, ça va vite, c’est efficace. Ainsi la mise en place est directe, on se dit qu’on va retrouver le rythme rock’n’roll de Caryl Ferey mais ensuite, ça ralentit. On sent que Caryl Ferey est trop respectueux par rapport à son sujet, il ne veut pas trahir l’histoire de ce pays et la mémoire des victimes. A l’aide d’un travail de documentation qu’on imagine important, il veut restituer avec précision les années de dictature, sa violence, les disparitions, les tortures, ce qui est évidemment louable mais ça semble aussi paralyser l’auteur, le roman devient alors très descriptif, avec de longs portraits des différents personnages ayant pris part à ces horreurs passées. Ainsi cette manière très classique et un peu étouffante dans le polar d’aujourd’hui de dresser le curriculum vitae de chaque nouveau visage apparaissant dans le roman freine le rythme, Caryl Ferey alterne alors quelques pages descriptives et des scènes d’action violentes comme brusque accélération mais qui paraissent alors comme plaquées, ce qui empêche d’être emmené dans l’histoire de Jana la Mapuche et Ruben le détective. On peut trouver une cohérence entre ce livre hanté par le passé et ces héros portants les cicatrices de l’histoire, mais l’amour de ces deux êtres blessés ou chacun veille sur l’autre est un peu attendu et le passage entre l’histoire de leur relation et l’histoire du pays manque de fluidité.
Dommage car l’écriture est là, puissante, ample, sachant passer d’une écriture sèche à une écriture lyrique, il sait nous plonger dans un bar interlope, nous conter un combat sanglant dans une forêt, nous faire ressentir la nature, « Une heure passa, ponctuée par les raclements de pelle et les premiers murmures des oiseaux. Gasoil sortit de sa torpeur, étirant ses os roides après un somme parmi les fougères. Le jour se levait sur la forêt, chargé d’odeur de mousse, et le captifs ne bougeaient plus de leur carré de boue. Ils respiraient avec peine sous leur bâillon, en proie aux crampes, au froid, au désespoir. » la force du style de Caryl Ferey place Mapuche dans les bons romans noirs de 2012, l’auteur sait nous faire vibrer mais hélas pas en continu, comme il avait su le faire avec Utu dont le rythme soutenu emportait le lecteur du début jusqu’à la fin.
Mapuche de Caryl Ferey, Série Noire, Editions Gallimard, 2012

3 commentaires

  1. Pour ma part, si j’avais aimé Zulu, je n’ai pas du tout accroché à Mapuche. Le côté « plaqué » de l’histoire argentine, comme tu le soulignes, mais aussi un style d’écriture qui m’a paru forcé et à la limite du ridicule parfois avec par exemple ce type qui a « des frissons de lépreux ». J’ai aussi trouvé que Férey accumulait parfois gratuitement la violence gore pour satisfaire un lectorat avide de justice expéditive et aussi, et surtout, les heureuses coïncidences qui permettent aux personnages d’être là où il faut quand il le faut et à l’auteur de ne pas trop se casser la tête pour trouver une explication cohérente. Bref, j’ai été très déçu.

  2. Pour ma part, c’est un gros coup de coeur pour ce nouveau roman de Caryl Férey. Alors oui évidemment il y a des passages obligés concernant l’histoire de l’Argentine qui peuvent paraître un peu lourd. Pour ma part, la lecture de Mapuche n’a fait que renforcer mon attrait pour ce pays.

  3. Il est certain que Zulu est plus impressionnant mais également plus sanglant. J’ai bien aimé Mapuche peut-être à cause de cette sorte de naïveté des personnages qui les rend plus proches de nous. Zulu était plus prêt des « super-héros » ce qui m’a paru un peu gênant. Mapuche, ce sont plus des êtres meurtris, sans espoir, mais voulant se battre jusqu’au bout devant cette chape qui les écrase.
    Comme tout bon polar, il possède ses défauts, mais on ressent toujours l’envie de tourner la page et, au vu des polars français actuels, c’est plutôt enthousiasmant.
    A titre indicatif, j’ai ouvert un blog il y a quelques temps « http://sun-club.poursin.fr/ » où je parle surtout de polars. Si intéressé, merci d’aller voir.
    Cordialement,
    Armand

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