Maxime et Lætitia

Maxime me demande s’il peut acheter une glace, je lui réponds que ce n’est pas la saison alors il n’est pas content, il me fait la gueule, s’il croit que ça marche, s’il croit que je vais céder, il change de stratégie, s’il te plait papa, s’il te plait papa, avec un regard qui se veut attendrissant. A un moment tout ça m’aurait amusé, ou touché, ou énervé, ou je ne sais pas, disons qu’à un moment j’y aurais accordé de l’importance. Aujourd’hui cela m’indiffère, qu’il soit content ou non, qu’il m’en veuille ou non. Encore deux heures et sa mère passe le chercher.
Il monte les escaliers en courant, pressé d’en finir de cette corvée de me voir toutes les deux semaines. Je le comprends, je ne me supporte pas non plus. Il attend dans le canapé, je pourrais l’occuper, trouver quelque chose qui l’intéresserait, j’allume la télé, je vais m’ouvrir une bière.
Qui a dit déjà que je ne ferai jamais rien de ma vie. Ma mère ? Un prof ? Quelqu’un d’autre ? Je ne sais plus très bien, et je n’ai jamais compris précisément ce que signifiait faire quelque chose de sa vie. Il doit y avoir une raison, les choses doivent avoir un sens, enfin il me semble que les choses devraient essayer d’avoir un sens, ou un autre sens, ou quelque chose, enfin les choses devraient être autre chose, ou pourraient peut-être parfois, ou peut-être pas finalement.
Ça sonne. J’ouvre la porte. Lætitia.
– Comment ça va ? Tu n’as pas l’air en forme…
– En forme de quoi ?
– Tu me fatigues !
Tu n’en pouvais plus de moi, c’est normal, tu as lutté à en être épuisée, à essayer de croire que les choses finiraient par changer, les choses ne changent pas, ou très peu, ou alors en se détériorant ou alors je ne sais pas. Elle m’aime bien, elle continue de bien m’aimer, même si c’était trop difficile, même si elle m’en a voulu, m’en veut sûrement encore de ne pas être ce que j’aurais peut-être pu être si les choses furent différentes, je l’aime bien aussi, je ne lui en veux de rien, je crois même que je ressens une sorte de reconnaissance envers elle, quelque chose d’oblique, d’étrange. Peut-être un sentiment. Ou peut-être un truc un peu animal, quelque chose qu’on trouve chez les chiens, un instinct, une idée de survie, un attachement, je ne bave pas encore pourtant, peut-être qu’on trouve ça chez d’autres animaux, je ne sais pas ce qu’éprouvent les chats, je n’ai jamais compris les chats, ce ne sont pas des animaux comme moi, ou alors peut-être si justement, même si l’idée même d’indépendance ne fait pas vraiment sens pour moi, indépendant à quoi ?
Je finis ma bière pendant que Lætitia récupère les affaires de Maxime, veste, jouets, doudou. Ses épaules sont basses, ses épaules sont lourdes, peut-être que cela aurait été différent si tu avais pu dire certaines choses, ou me les faire comprendre, ou peut-être que c’est moi, j’aurais dû essayer de te dire certaines choses, des idées qui me passaient mais que je ne pouvais pas te dire vu que justement ces idées ne duraient pas plus longtemps qu’un instant et que si je te les avais dit, à cet instant là, c’eût été trop tard, mais peut-être pas, peut-être que j’ai eu tort, j’ai sûrement eu tort à de nombreux moments, instants, vu que ces choses là se répétaient même si elles n’étaient pas stables ou tangibles, enfin je n’arrivais pas à les saisir donc comment aurais-je pu te les dire ? Mais j’aurais dû essayer, essayer de te les dire, de te les suggérer, de te les faire comprendre d’une façon ou d’une autre, même si je ne vois pas bien comment, enfin essayer quelquefois, peut-être que les choses auraient été différentes si tu avais pu percevoir ne serait-ce que, mais peut-être que les choses auraient été pires. Je ne saurais pas, je ne pourrais jamais savoir.
Peut-être que toi tu sais, que tu as des réponses, ou peut-être que tu ne poses pas toutes ces questions, ou peut-être as-tu renoncé à te les poser, je ne saurais te donner tort de t’épargner ces questionnements, même si de refuser de répondre à ces questions ne peut que te maintenir dans un état indistinct, dans quelque chose qui serait de l’ordre du liquide, de la non structure, mais peut-être que cela te plait d’être ainsi, de ne pas chercher ce qui te contient, ou ce qui me contient, ou ce qui nous a contenu, un temps, en tant que couple, même si je ne suis pas sûr que nous ayons été un couple, tout juste un assemblage, pourtant je peux affirmer qu’il s’est passé quelque chose à un moment, peut-être à un moment très court, entre toi et moi, mais je ne suis pas sûr que là maintenant aujourd’hui face à toi qui regarde si tu n’as rien oublié chez moi, je ne suis pas sûr d’avoir le droit d’affirmer quoi que ce soit de définitif, pourtant il a bien fallu qu’existe ce moment, sinon ça n’aurait pas de sens.
Tu pourrais me dire ce qu’était ce moment, mais c’est trop tard, même si tu m’expliquais les choses aujourd’hui, si tu m’expliquais tout ce que j’aurais pu ou dû comprendre à une époque, à cette époque là où tout était tellement, si tu me le disais maintenant, à cet instant, je ne crois pas que ça puisse changer quoi que ce soit, ce n’est plus le moment, ce ne sera plus jamais le moment, et tu as changé, tu as fait d’autres choses, d’autres choix, suivi d’autres voies, je ne peux pas t’en vouloir, de suivre une voie plus simple, une voie plus reposante, même si tu me sembles fatiguée, plus fatiguée que tu ne devrais l’être en vivant loin de moi. Peut-être que ce n’est pas seulement dû à moi, que cela fait partie d’un ensemble.
Lætitia dit à Maxime de me dire au revoir, il se retourne et me fait un signe de la main, un mouvement inabouti, et dans son regard un début de panique, je ne sais pas si c’est de me voir ainsi, ou de ne plus me voir, ou plutôt je pense la peur de devoir revenir me voir, revivre tout ça, en même temps il me semble percevoir aussi une chose de l’ordre de la tristesse, pourtant tu attends quoi de moi, tu penses réellement que je pourrais être différent, je n’ai jamais été différent, j’ai toujours été ainsi, aussi loin que, enfin peut-être que je me trompe, ma mémoire est parfois percluse de choses, ça fait des espaces, des ombres, je ne sais pas comment j’étais avant, avant quoi déjà, à un moment il a bien fallu que j’y crois, que je crois à tout ça, à la possibilité de construire quelque chose, ou alors c’était une absence, une chose s’est passée.
Vous attendez l’ascenseur, peut-être vous devriez prendre l’escalier, cet ascenseur n’est pas sûr, n’a jamais été sûr, j’hésite toujours à le prendre, parfois ça me met dans un état de doute très douloureux et je finis par monter dedans avec la peur de disparaître, alors que ce serait peut-être ça la solution, une solution possible en tout cas, disparaître, je pourrais les prévenir du risque, mais ils croiraient encore que je m’inquiète pour rien, ils s’inquiéteraient de mon inquiétude, et s’il n’y a une chose que je ne veux pas, c’est qu’ils s’inquiètent pour moi, il n’y a pas de raison.
Je devrais peut-être les retenir, leur dire de rester un peu, mais c’est perdu d’avance, j’aurais l’air ridicule, ce ne sont pas les règles, c’est déjà bien de sa part qu’elle accepte de me voir, de me confier Maxime, malgré. Malgré toute cette merde, tous ces trucs qui se bouchent sans cesse. Je devrais peut-être les retenir ou je pourrais les forcer à rester chez moi, je pourrais les terroriser, les attacher, leur faire du mal, tout ce mal qui s’enroule, qui fait des sortes de nœud, des plis, mais ce ne serait pas un juste retour des choses, pourtant ce serait un bon moyen d’en finir, me débarrasser d’eux, puis me débarrasser de moi, me sortir de l’ensemble, accepter la disparition, être avalé par un ascenseur, mais ils ne méritent pas ça, vous ne méritez pas ça. Vous avez toujours été gentils avec moi. Plus gentils que.
La paroi de l’ascenseur se referme. J’écoute la machinerie, les grincements, comme tout se met en mouvement, comme tout peut se mettre en mouvement parfois, mon cœur accélère, j’ai peur, j’entends quelques étages plus bas que les parois s’ouvrent, j’entends Maxime murmurer des choses à l’oreille de Lætitia, des choses qu’il ne me murmure pas, que personne ne me murmure depuis tellement longtemps, depuis que. Je ne me suis jamais senti aussi seul que maintenant, à cet instant là, devant chez moi à attendre, et j’ai beau chercher, réfléchir, je n’ai personne, absolument personne, à qui le dire.

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