Comme si c’était la dernière fois…

Mes orteils jouent dans le flot glacé du torrent, je me relâche. Le soleil est posé sur mon ventre, si près, tout chaud, je ne dois pas m’endormir.
Une goutte tombe sur mes lèvres, une autre sur mon œil. Corinne est debout, penchée, de l’eau s’échappe de ses cheveux. Elle prend mon nez entre ses doigts de pied humides, elle le tord. On ne peut jamais être tranquille, je grimace et grogne « tu fais chier ». Elle rit.
Des doigts, elle m’arrose puis part en courant rejoindre les autres, ses jolies fesses rondes disparaissent dans le trou d’eau.
Je m’assois, fume une cigarette. Je regarde les nuques, les dos, les sexes de mes amis qui s’amusent au milieu des éclaboussures. J’aurais aimé que tout soit fluide, comme une coulée.
Luc me crie :
– Allez ! Viens te baigner !
– J’ai pas envie, je préfère vous regarder…
– Et le spectacle te plait ? Tu nous trouves beaux ?
– Pas mal, pour la plupart…
– Pas mal sauf qui ?
Un léger courant emporte des feuilles jaunes. Deux libellules se poursuivent au-dessus de l’eau, contournent un arbuste et se volatilisent au loin, une autre surgit d’un bosquet et se pose sur l’épaule d’Hélène, cela ne la trouble pas, elle lit, paisible, assise sur un tronc d’arbre, ses jambes flottent dans le vide, ses mollets rebondissent sur les racines, le roman est ouvert sur ses cuisses, elle a une peau très blanche qui préfère l’ombre. Je lui envoie des petits cailloux, elle s’en fout, elle ne réagit pas.
Je me gratte la cheville, enlève une croûte.
Marine sort de l’eau en frissonnant, elle croise ses bras sous ses seins, elle glisse sur un rocher, « merde ! », se rattrape et vient se poser à côté de moi.
– Putain, je me suis écorché le genou…
– Tu survivras !
– Je l’espère, manquerait plus que ça s’infecte, que j’attrape la polio ou le tétanos ou une autre maladie grave…
– Le SIDA ? Le cancer ?
– Mouais peu de chance. Et toi ça va ? Tu as l’air d’aller mieux, je me trompe ?
– Tu ne te trompes pas. Ca fait longtemps que je ne me suis pas senti aussi calme et serein.
– Toi serein, qu’est-ce qu’il t’arrive ? Tu as commencé une psychanalyse ?
– Même pas.
– N’empêche, c’est louche.
Nous nous taisons. Je regarde la ligne de sang qui se dessine sur son genou, ça me stresse, je chasse cette image, je descends le long de ses cuisses, entre ses cuisses, ses poils blonds, je me perds et puis remonte vers ses bras maigres sur lesquels elle s’appuie, je la regarde sans m’en cacher, ça l’a fait sourire. Elle pose sa tête sur mon épaule…
– Les choses pourraient être bien, tu ne crois pas ?
Je ne crois pas, mais je ne réponds pas. Je sens sa main sur le creux de mon bras.
– Ils étaient bien les jours qu’on a passés ensemble, non ? On s’est quand même bien amusé, parfois.
– C’était bien.
– Pourquoi tu me l’as jamais dit ?
– Je ne sais pas dire ce genre de chose.
Elle a un sourire triste. Je lui demande :
– Et il va bien ton gars ? Ca va toujours entre vous ?
– Mon futur mari, tu veux dire ?, ça va, il est gentil. C’est quelqu’un de sérieux, de travailleur, de patient, de respectueux…
– Ok, ok, j’ai compris.
Ses mèches chatouillent mon cou, sa main se blottit entre mon bras et mon torse. Je n’entends plus que sa respiration, sa bouche est si proche de mon oreille.
Les autres sortent du torrent en meute. J’en profite pour faire le trajet inverse. Au passage Pierre me lance :
– Tu veux toujours être en solitaire, espèce d’asocial !
L’eau est froide, comme électrique. Je m’enfonce. Le courant me caresse, enveloppe mon corps nu. Je ferme les yeux, je deviens effervescent. Mon sexe rétrécit dans l’eau froide, peut-être que le reste va suivre, que je vais m’atrophier jusqu’à disparaître, ce ne serait pas la pire fin, être emmené par le torrent jusqu’au fleuve, puis me dissoudre dans la mer. Ça ne me fait pas peur.
Je fais la planche, je m’oublie, je regarde la cime des arbres, je ne pèse rien, je m’envole, un vertige me prend. Je me retourne et nage doucement. Marine me regarde, elle me dit :
– Ne te noies pas !
Je sors, Julien poursuit Pierre avec une serviette roulée, ils sautent d’un rocher à l’autre, leurs couilles gigotent en tout sens entre leurs jambes maigres, mouillant au passage Hélène qui ferme son livre d’un geste brusque, faussement en colère, puis qui dit « et si on remontait, du pastis nous attend. » et tout le monde, en chœur « du pastis ! du pastis ! » et nous nous mettons à nous habiller à toute vitesse, manquant de chuter en enfilant slip, jean, tee-shirt.
Nous empruntons le sentier pentu à travers les hautes herbes qui nous lacèrent les jambes, tapant du pied pour éloigner les serpents, qui ont du fuir les lieux depuis longtemps déjà.
La terrasse est agréable sous un soleil faiblissant.
Je me mets un peu en retrait, mon verre de pastis à la main, la chaise en équilibre sur deux pieds.
– N’empêche que boire un coup sous le soleil, juste après s’être baigné, c’est top !
– Tu verras un jour, ça va être interdit.
– Si ça continue, de toute façon tout va être interdit.
– Ouais, t’as raison ça craint…
Nous avons déjà eu cette discussion mille fois, et nous sommes tous d’accord autour de cette terrasse « ça craint ! » Boris en rajoute.
– On ne peut plus bouger à Grenoble sans tomber sur un flic, bientôt quand on ira pisser, il y aura un flic pour nous la tenir et voir si on ne pisse pas à côté, ils parleront des délinquants des pissotières, hop ! trois ans de prison, tu verras tout le discours. Même chez toi, tu ouvriras la porte de tes chiottes et derrière tu tomberas sur un flic… Et ça devient normal. Tout ça m’écœure.
– Putain, c’est bon, on est en pleine nature, il n’y a pas de flics, les gendarmes du village n’ont pas l’air très agressif. Alors destresse, on est là pour ça, non ? Pour penser à autre chose…
Pour penser à autre chose… c’est bien ce qui me fait peur, la distraction, je ne veux pas penser pas à autre chose, je veux penser à ici, maintenant, au léger vent qui fait trembler les arbres, qui attise ma peau.
Et puis je lâche un peu la conversation, j’entends des morceaux.
« … et ce connard me dit que mon boulot est merdique, tu te rends compte ? Alors que ça faisait des années que… », la salade tomate mozzarella se marie bien avec le rosé, elle est parfaite, je ne sais pas qui l’a fait, je n’ai pas envie de demander, « et tu te souviens l’an passé quand Luc est entré dans le trou, la tête en avant… », il y a le cri d’un oiseau, et un autre qui semble lui répondre, « …ouais son concert était pas mal, mais celui de Françoiz Breut était mieux, plus intense… », le bruit d’une voiture, sûrement des hollandais qui rentrent de leur ballade, la nuit va bientôt être là, entière, pas comme en ville où on en a que des morceaux, une vraie nuit, « Tu peux me chercher un pastis ? », c’est Corinne qui me parle,
– Parce que tu ne peux pas y aller toute seule.
– oh, allez !
– Non, je suis trop bien assis.
– Elle se lève en souriant. Je regarde son tee-shirt qui glisse de son épaule, elle n’a pas de soutien-gorge.
Une nuit d’été, une lune pleine, des étoiles.
Puis plus personne ne dit rien, puis Luc dit « Ouais ! Enfin bon… » ce qui fait rire tout le monde. Un rire nerveux provoqué par la sensation diffuse que ça ne va pas continuer ainsi, que ça ne peut pas. Ce n’est qu’un souffle, une pause, une respiration avant le retour de l’ordre des choses.
Et puis quelqu’un dit « et si on écoutait la radio ? » Je me retiens à ma chaise pour éviter de tomber. Mes nerfs se tendent, au bord de la panique, je réponds.
– C’est pas une bonne idée, ça ne sert à rien, on ne doit rien capter dans ce coin…
– Peut-être que si, on doit bien chopper les infos à un moment.
– Mais pourquoi tu veux avoir des infos, on n’est pas bien ici, pour une fois sans entendre parler des guerres, des faits divers sanglants, des mesures gouvernementales à la con ?
– Hum !
Et Antoine se dirige vers le poste, tourne la molette, les battements de mon cœur s’accélèrent, il ne faut pas que. Le poste n’émet qu’un crachin, et des voix lointaines, indéchiffrables.
– Bon tant pis ! Je vais remettre de la musique…
Je respire. Marine pose sa main sur mon bras, elle semble s’y sentir bien.
– Ça  va ?
– oui, juste des démons qui reviennent.
– Oublie-les, on est tranquille là, tu vois des démons se pointer dans ce petit paradis, l’habitation la plus proche est à deux kilomètres.
Sa main ne me quitte plus. Tant mieux, ça m’apaise et me permet de réintégrer la soirée, de voir Corinne qui envoie son verre d’eau au visage de Luc, je ne sais pas pourquoi elle fait ça, mais Luc se venge en prenant la carafe. Si seulement nous avions pu ne jamais devenir adultes… Une bataille d’eau, des cris, des rires.
Marine me chuchote « tu veux dormir avec moi ce soir ?
– Tu ne dois pas te marier dans quelques semaines, toi ?
– Dans quelques semaines, c’est dans quelques semaines, ce soir je veux dormir avec toi. »
Il fait doux ce mois de juillet. Même la nuit, très tard.
Je suis Marine dans un escalier sombre. La chambre. Des toiles d’araignées dans les coins, quelques livres anciens sur une mini étagère, une imposante armoire face au lit.
Elle s’assoit, elle est habillée d’une robe d’été rouge ornée de fleurs jaunes, et d’un pull marine troué.
Je suis nerveux d’habitude à ce moment là. Ce soir, non, je me sens bien, tout va lentement. La pièce est éclairée d’une lumière jaunâtre provenant d’une vieille ampoule tachée de moucherons.
Elle est assise, elle me regarde, pour elle, pour moi c’est la dernière fois. Nous le savons tous les deux, plus tard, nous ne quitterons plus la nuit.
J’enlève son pull, sa robe ne cache pas grand chose mais elle n’a rien à cacher. Elle retire ce tissu en trop.
Elle se couche nue sur le lit, elle semble émue comme pour une première fois, un peu gauche, ça me touche.
Elle me déshabille doucement de ses doigts fins.
Je lui caresse le visage, elle commence à me branler, ses doigts sur mon sexe qui se dresse, tout fier.
– Tu sais, je crois que j’ai fait une connerie, en te voyant là nue sur le lit, je me dis que j’ai peut-être fait une connerie…
– Laisse-toi faire ! Et tais-toi !
– Tu sais, c’est ma dernière nuit…
– Alors, profitons-en !
Je ne dis plus rien, elle a raison.
Et je sens son souffle dans ma bouche, son souffle sur ma nuque, son souffle qui descend sur mon torse, son souffle sur mon sexe. Je sens ses lèvres qui suivent le même chemin.
Ma bouche contourne la naissance de ses seins, je remonte, son téton durcit sous ma langue. Je la mordille, ma main descend sur sa cuisse, entre ses cuisses, j’aimerais la sentir totalement, de sa bouche à son sexe, être dans sa peau.
Et j’entre en elle, pour une fois sans aucune angoisse.
La tête sur son ventre, entre son nombril et son pubis, je fume une cigarette, tant que c’est encore permis. Sa sueur coule de son ventre à ma nuque. Elle dit :
– Moi aussi je suis en train de faire une immense connerie, ce mariage…
– Je croyais que vous vous mariez juste pour les points, pour ta mutation… Alors ?
– Oui mais justement, cela me fait peur, commencer à réfléchir en terme de points, de mutation, d’avenir, ce genre de choses. De me dire qu’il faut que j’accumule tant de points en tant d’années pour me retrouver à tel endroit. Ce n’est pas dramatique, mais cela n’a pas de sens. Tu comprends, cela n’a aucun sens.
– Comme le reste…
– On peut pas dire mais tu es toujours aussi fort pour remonter le moral.
Je souris.
Remonter le moral, cela n’est pas simple, je n’ai pas ce courage.
– C’était quoi la connerie dont tu me parlais avant qu’on baise ?
– C’est un peu compliqué à expliquer…
J’ai besoin d’une autre cigarette. La fatigue m’étourdit, j’aime les nuits blanches, le corps qui ne résiste plus.
– A quoi tu penses ?
– J’attends, ils vont bientôt venir.
– Qui ils ?
– Tu sais avant de venir ici, je faisais une dépression…
– Je sais.
– Tu comprends, tout pouvait continuer comme ça… Ni bien, ni mal, tiède. Il fallait que ça cesse, et ce putain de rituel de venir ici tous les ans. Ici on a le temps de réfléchir à sa vie, on a le temps de sentir à quel point tout part en n’importe quoi… A toute cette merde !
Je regarde par la fenêtre, le jour arrive déjà, je vois Luc assis sur le béton de la terrasse, une bouteille de bière à moitié vide à ses côtés. Il remue la tête, hébété par l’alcool. Des oiseaux piaillent, des petits cris atroces, j’ai envie de vomir.
Je me retourne, regarde Marine, nue en chien de fusil, elle lutte pour ne pas fermer les yeux et céder au sommeil. Elle semble infiniment triste, elle n’est que fatiguée.
J’aime la voir s’endormir. Son visage s’adoucit, ses lèvres ébauchent un sourire.
Des éclats de voix à l’extérieur, je me remets à la fenêtre. Je vois Aurélie qui court vers la maison, elle parle à Luc :
– Putain il faut qu’on planque le shit, il y a des flics de partout…
– Comment ça des flics de partout ?
– Je me baladais au-dessus, et j’ai vu deux camions de flics monter vers ici. Deux camions pleins…
– Et alors, ça n’est pas pour nous…
– Mais il n’y a personne dans le coin à part nous.
– Oui mais deux camions de flics pour du shit, ça me semble un peu exagéré…
– Avec le délire sécuritaire actuel, on peut s’attendre à tout.
Tout se passe à peu près comme je l’imaginais, ils ont mis deux jours pour me trouver. Ils auraient pu me laisser profiter plus longtemps de cet endroit, du matin, de la conversation de mes amis, mais c’est bien que les choses aient une fin.
Je mets mon jean, ouvre mon sac, je prends le 9 mm que j’ai emprunté au flic qui saignait sur la chaussée. Je n’aurais peut-être pas le temps de m’en servir mais peu importe. Marine me regarde, étonnée.
– C’étaient des flics, je ne sais pas ce qui m’a pris, une envie soudaine, le premier était petit et gros, serré dans son uniforme, il avait posé l’arme sur le toit de la voiture, j’y ai vu comme un signe…
– Comme un signe ? C’est quoi ces conneries…
– Attends !, je t’explique juste… le deuxième regardait sa moto. Ils discutaient, ils ne pensaient pas que le danger puisse venir de moi, ils ne m’ont sûrement même pas vu, j’étais près d’eux mais ils ne m’ont sûrement même pas vu. On ne me voit jamais. Et puis c’est venu comme ça… Bang, bang, bang, il y avait du sang, des morceaux d’os. J’ai pris l’arme de l’autre flic, j’ai couru, fais mon sac et je suis parti pour ici.
– C’est stupide !
– Je sais. Je sais que c’est stupide. Il fallait que je marque une rupture, ça ne pouvait pas continuer ainsi. Cette non-vie. Il fallait que ça s’écoule, putain !… L’oppression partout, mes nerfs étaient tenus de l’extérieur, je ne sais pas si tu comprends, si tu peux comprendre… Maintenant, je me sens bien, comme je ne l’ai jamais été. Je suis sûrement une star en ce moment, mon visage doit s’afficher sur les murs des commissariats, un avis de recherche doit circuler, mais ça n’a pas d’importance, rien n’a d’importance… pour une fois cela ne me pèse plus, au contraire, tout est léger… comme le pistolet que j’ai en main…
Je me lève, Marine me dit, d’une voix gelée : « tu ne peux pas partir comme ça ! » Je prends l’escalier, mes doigts serrés sur le pistolet, Aurélie s’écarte sur mon passage « Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qu’il se passe, Merde ? » Je ne réponds pas. Je traverse la terrasse, je tremble un peu, Luc baille, il ne se rend pas compte, il est dans son ivresse, Corinne accourt à moitié réveillée, en chemise de nuit, on dirait un fantôme, les autres ne font pas attention à moi, pas encore.
Je les sens. Ils sont là, pas loin, tellement nombreux, tellement plus nombreux que moi. J’avance lentement, comme les héros de western de mon enfance, le soleil est bientôt là, les cris des animaux cessent. J’entends le mouvement des troupes, les ordres, je suis prêt. Je sens une main sur mon épaule. Je me retourne, je vois Marine qui a pris l’autre 9 mm. Elle me dit « Tu as peut-être raison, après tout. » Nous montons le chemin qui mène à la route, ce chemin rocailleux qui tord les chevilles, j’entends mes amis qui nous disent « mais putain, que faites-vous ? », « restez là ! », je vois Hélène à la fenêtre, les mains sur son visage, paniquée, elle vient de comprendre.
Je tiens mon flingue devant moi. Au premier homme en bleu, je tire.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *