Elle danse, moi pas

… et l’ampoule du couloir, la seule allumée, jette juste assez de lumière dans le salon, la sueur scintille sur la peau, les peaux, un mec enlève son tee-shirt et montre son torse luisant, l’offre aux regards mais tout le monde s’en fout, une fille agite ses épaules, ses mains, ses seins, elle semble en transe, ses yeux sont fermés, je ne sais pas ce qu’elle voit, elle a les doigts de pieds très fins, osseux, un anneau cercle le deuxième orteil, je bois un verre de rouge dégueulasse, je me fais chier, une dénommée Roseline hurle que c’est de la musique de merde, qu’il faut mettre autre chose, un truc plus speed, elle a un haut noir qui découvre son nombril, elle a un joli nombril, profond, je pourrais passer ma soirée à regarder les nombrils, ou les mains, ou autre chose, les fesses sous les jeans, les jupes courtes, les jupes longues ou m’intéresser à l’agglomération, la masse mouvante, ce corps énorme avec sa cinquantaine de membres, j’ai dû mal à compter, moi, je reste assis à l’écart, en bas d’un mur, au bord de la piste, je n’aime pas danser, je ne sais pas… je ne sais pas suivre le rythme, j’ai essayé pourtant mais ça colle pas alors je reste assis, je joue au mec blasé, au-dessus de ça, du simple amusement alors qu’en fait je suis en-dessous et l’autre con renverse de la bière sur mon pantalon, tu m’as pas vu, normal j’étais plus bas, et tout le monde se met à chanter un refrain de Louise Attaque, et tout le monde s’excite ensemble, rit ensemble, une même convulsion, je me demande ce que je fais là, mais il est vrai que je ne suis pas là pour ça.
– Elle est sympa cette fête, non ?
Une nana est assise à ma droite, je ne l’avais pas vue. Elle est brune, trop maquillée, une jupe bordeaux s’arrête au-dessus de ses chevilles. Je hoche la tête, je me roule une cigarette.
– T’as été invité par qui ?
Je montre un brun qui secoue ses cheveux dans tous les sens, il a l’air un peu con, il l’est je crois. Une vague connaissance de lycée que j’ai croisée il y a une semaine dans un bar du centre-ville, il se disait heureux que j’accepte de venir à sa pendaison de crémaillère.
« Ha oui, François… Je l’aime bien, il est sympa, vraiment sympa, toujours souriant, toujours si drôle… A faire des blagues… », elle soupire, « en même temps, j’ai pas grand chose à lui dire… il est toujours trop… un peu… »
Je cherche un cendrier et trouve une canette vide qui fait l’affaire.
– On ne s’est pas présentés. Moi, c’est Isabelle mais tout le monde m’appelle Isa. Et toi ?
– Georges.
– Georges ?
– Oui, Georges.
– C’est rigolo…
– Très.
Mes chaussures sont trop serrées, elles me compriment les pieds, c’est le problème avec les chaussures neuves, il faut toujours un temps pour que le tissu s’adapte, j’aurais dû prendre mes vieilles baskets trouées, je serais plus à l’aise, j’ai hésité, je pourrais aussi me mettre pieds nus, je ne serais pas le seul et puis c’est du plancher, le contact du bois avec la peau ça peut être apaisant, se sentir un arbre avec des racines, et la sève qui se diffuse. Mais je ne veux pas être apaisé, ça fait tant de temps que j’attends, que je nourris ma colère, je ne l’abandonnerai pas si facilement. J’ai besoin d’elle pour me donner du courage.
– Tout ça fondamentalement… C’est, c’est… je ne trouve pas mes mots.
Merde, de quoi elle me parle ?
– … un peu superficiel en fin de compte.
J’approuve.
– Tu vois, ça me fait plaisir de voir que je ne suis pas la seule à penser ça. Ce genre de fête, c’est toujours tellement… d’un autre côté, il y a des gens sympas mais à force de les voir… toi, je ne t’ai jamais vu, ça change.
– Ça fait longtemps que…
– En même temps tu as raison. A quoi ça sert, tu discutes, tu discutes, tu danses, tu t’amuses, oui… et pourquoi pas ? Mais tu vois moi ce que j’aime, c’est autre chose c’est établir de véritables relations, c’est…
Elle commence à me déprimer, déjà que je n’étais pas en pleine forme en arrivant. Je bois un autre verre, ce vin rouge me paraît de moins en moins mauvais, il arrache un peu le fond de ma gorge mais il est buvable, suffisamment en tout cas… je ferme les yeux. Les beats de la techno se mélangent à des rires, des cris, des brides de phrases, une bouillie qui cogne dans mes oreilles, vibre le long de mon corps. J’ouvre les yeux. Je suis dans une fête, ça sent la sueur, le parfum et surtout le tabac, un nuage gris commence à envahir la pièce, c’est dans ces nuages là que je me sens le mieux, je peux y disparaître… je rêve souvent d’être invisible pour pouvoir aller partout sans être vu, rentrer dans les maisons, aspirer l’intimité de mes contemporains, me poser dans leur cuisine et rester avec eux sans que l’on ne me demande rien, me faufiler dans les chambres où les couples font l’amour, voir comment ils s’y prennent et pourquoi tout leur paraît si simple, le plaisir, ce genre de choses.
– … et ce sale con qui me dit que je raconte n’importe quoi, t’imagine ? … Oh ! T’as vu le canapé se libère. Allez viens !, on sera mieux installés…
Je la suis, il faut bien, ça tangue un peu, elle me prend la main pour m’aider, je ne veux pas qu’on m’aide.
– On n’est pas mieux ici ?
Je ne vois pas de grand changement, j’avais les yeux au niveau des jambes, je les ai maintenant un petit peu plus haut, c’est sûr la perspective est différente mais… ça remue des fesses presque sous mon nez, ça devient gênant, ça pourrait être agréable, mais tous ces culs, c’est un brin terrorisant, déjà un seul… alors je ne sais où regarder, vers la fenêtre, l’extérieur si loin, si silencieux, et ça remue dans mon ventre, je devrais ralentir ma consommation de… Je m’enfonce dans le fauteuil, si je pouvais me recroqueviller encore plus, ne pas me faire remarquer, Je tiens mon sac prêt de moi, serré, mon automatique est à l’intérieur. J’essaie d’avoir l’air naturel. Détendu. Ce n’est pas crédible mais ça me donne une occupation. Je suis calme. Calme.
Il est en retard.
Et une nana blonde, un mec brun… ils dansent face à face, souples, gracieux, un joli petit couple, ils doivent s’aimer, se dire des mots gentils avant de se coucher, je les imagine se promener dans les rues, main dans la main, faut pas se lâcher, si mignon, si…
– … c’est trop rigolo sa nouvelle coiffure… En fait, pourquoi tu ne danses pas ?
– Pas envie.
– Moi, j’ai envie… Allez viens, fais pas le timide !
Elle me prend la main. Je la retire.
Fais gaffe ! Ne me provoque pas ! Je pourrais sortir mon flingue maintenant et poum, poum, poum, et au-revoir Isabelle content de t’avoir connue, ce fut cours mais agréable, on avait encore tellement de choses à se dire, des confidences, des secrets. Elle pose sa main sur son cœur, juste à l’endroit où j’aurais visé, fait la moue.
– En fait, t’es pas vraiment un rigolo…
– T’as tout compris.
Elle ne dit plus rien, joue avec une mèche de cheveux qui lui tombe sur le nez. Elle paraît contrariée. Je m’en fous, j’attends. Et l’autre qui n’est toujours pas là. Il a oublié ? Je me sens nerveux, moite, faible. Mes remontées gastriques ne suffisent pas à me divertir. Pourtant il ne faut pas que je pense, si je pense trop, je vais me dégonfler, je dois continuer à faire comme si j’étais un invité normal dans une fête à la con. Un blond avec un jean blanc et une ceinture marron se tortille en observant une nana serrée dans un débardeur noir, il n’a aucune chance, elle l’ignore imprégnée par la musique, elle lève les bras, les descend, les lève, une prière à la con, il danse en parlant à un type qui lui ressemble, de toute façon, ils se ressemblent tous ici, il s’approche d’elle tout en mouvement, il est content, il est tout prêt, il essaie de la frôler, il est excité, toujours la même chose, je bois un verre, le rythme s’accélère, ça se bouscule, il espère en profiter et se frotter à elle comme si de rien n’était, un autre homme s’interpose en souriant, tout ça me dégoûte, j’ai envie d’en finir, et l’autre con qui n’est toujours pas là alors qu’il est bientôt dix heures. On naît, on s’agite un peu et on meurt, il n’y a rien d’autre.
Et là au milieu, harnachée d’un tee-shirt gris qui lui moule les os, une femme danse tendue, le corps en bordel, elle s’effondre à chaque pas, personne ne la voit, des groupes se forment, se déforment sans elle, elle reçoit des coups de coude, on lui marche sur les pieds, oh rien de méchant, ce n’est pas le genre de la soirée, alors elle se pousse, se déplace, laisse de l’espace aux autres, les autres prennent tellement de place, elle se recroqueville sur les derniers centimètres qui lui restent, tout le monde la bouscule, personne ne peut vraiment la toucher.
Dieu qu’est-ce qu’elle a maigri.
Élodie.
Elle me voit, elle s’immobilise, son visage s’éclaire. Elle traverse la pièce et se pose devant moi les mains sur les hanches, elle m’observe, me dévisage, y cherche quelque chose, m’envoie un sourire mal défini, une ligne entre ses lèvres, brisée aux commissures.
Puis s’assoit. Juste à côté, se roule une cigarette et fixe la salle. Mon souffle est coupé. Tu n’es pas là par hasard, n’est-ce pas ?, tu es un ange gardien envoyé pour m’aider à accomplir ma tâche, je me sentais seul, si seul, tu ne peux pas savoir, je commençais à hésiter, à me dire que ce sera insurmontable mais tu me tiendras la main, tes doigts mêlés aux miens pour appuyer sur la détente, tu m’as toujours aidé, tu te souviens comment on se soutenait, tu te souviens à quel point on était proche, jusqu’à ce que.
– Je suis contente de te voir. Qu’est-ce tu fous là ?
– Je pourrais te poser la même question. Je ne savais pas que tu aimais ce genre d’ambiance… Tu es venue pour…
– … pour assister au désastre.
– Ben tu ne vas pas être déçue.
– Ah. Tant mieux !
Elle ne semble pas étonnée. Elle n’est jamais étonnée. Tout glisse sur elle, ou la traverse sans laisser de trace. Elle passe sa main dans mes cheveux, les tire dans tous les sens.
– Ça fait longtemps…
Juste six ans. Six ans que je vis terré, que je ne sors plus trop, cette violence que je retiens et bute contre ma peau, crée des cloques à l’intérieur et la violence des autres, le flux qui sort de leurs yeux, de leur bouche, ce flux qui peut à chaque instant m’anéantir. Six ans de panique, à essayer de tout contrôler, surtout ne pas me laisser surprendre, c’est passé vite, quand tous les jours se ressemblent, à force de vouloir arrêter le temps, il m’a doublé, il allait plus vite que moi, jusqu’à aujourd’hui. Ce soir ça va s’inverser, le temps va se retourner, je vais retrouver ma respiration, je vais me réveiller. Revivre.
– Alors toujours pas heureux ?
– Non, et toi ?
– Ben… Non plus.
– Alors tout va bien.
– … On peut dire ça… Tout va pire.
Elle ne cesse de tirer sur sa cigarette. Aspire de longues bouffées. A chaque fois ses joues se creusent.
– Tu deviens quoi ?
– Bof, moi tu sais… toujours la même merde, je flirte toujours avec l’enfer…
Sa voix se casse, sa cigarette tremble entre ses doigts, tellement lourde. Elle s’essuie le front. Des trouées de lumière découpent son visage qui blanchit par intermittence.
– … tu sais, je crois que je suis assez douée pour me prendre la tête…
– Moi je n’y arrive même plus.
– A quoi ?
– A me prendre la tête.
Elle sourit franchement, elle se détend. C’est le moment, je peux lui annoncer mon projet, pas besoin de fioritures, de circonvolutions, il faut que je lui dise d’un bloc.
– Il faut que je te dises…
– Oui ?
– … il faut que je te dises, je ne suis pas venu là pour le plaisir de bouger mon corps… ou pour discuter de conneries avec tous ces crétins qui s’éclatent, tous ces cons là. Tu te rappelles Bernard ?
– Bernard ?
– Oui, Bernard Deschamps.
– Bien sûr. Comment l’oublier.
– Ben ce connard doit venir ce soir. François lorsqu’il m’a invité me disait de venir parce qu’il y aurait des anciens, des anciens, j’te jure, quelle horreur !, enfin bref, il m’a dit qu’il devrait y avoir Bernard entre autres… Et là… Et là… Tu sais que je pense souvent à lui… Je fais des cauchemars où je revois sa sale gueule de… de…
– Je sais.
– Tu te souviens comment il était, comment il m’a toujours… comment il m’a toujours…Bref, dans mon sac, il y a une arme, un flingue, et quand Bernard sera là.
Elle ne dit rien, mes dernières paroles en suspend, elle soupire et me tend une bière. Pourquoi pas.
– J’imagine que tu as pensé aux conséquences ?
– Je sais ce qui se passera après, mais peu importe… C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour relever la tête… Je pourrais renaître, être quelqu’un d’autre. Tu comprends, c’est l’occasion, c’est le moment, il faut que… C’est peut-être la seule chance qu’il me reste, la dernière, je sais que tu comprends…
– …
– Tu te souviens comment il nous parlait ? De son mépris.
– Tu as raison, fais-le !
Sa détermination me touche.
Je le vois. Il est là. Je ne l’ai pas vu rentrer, putain, je suis pas doué, je n’ai pas encore le niveau pour passer un diplôme de tueur. Il est dans la pièce, il jette un œil autour, il se redresse, sûr de lui, le mâle dans toute sa puissance, il n’a même pas besoin d’en faire trop, il dit bonjour à droite, à gauche, fait un signe vers nous, mes poils se hérissent, il ne se souvient pas ou quoi, puis il se met à danser, les gens s’écartent autour de lui, toute cette assurance.
Il y a dans les yeux d’Élodie autant de haine que dans mes bras, mes mains, elle pulse sur ses orbites, elle frémit sur ses côtes, elle s’engouffre dans mes veines, elle me portera…
– Tu te souviens la fois où… la fois où… J’étais allé aux chiottes. J’étais assis en train de… et l’autre là qui ouvre la porte qui était mal fermée moi j’étais assis sur la cuvette, et Bernard qui s’approche, qui fait comme si j’existais pas, qui me pisse dessus, et j’entendais les rires dehors… j’entendais, j’étais paralysé, c’est à ce moment là que j’aurais du…
– Je me souviens, j’ai vu la scène de loin. Je te l’ai jamais dit… mais quand je l’ai vu ressortir avec les autres qui riaient… je me suis retournée, j’ai vomi direct…
– Non, je ne savais pas… Depuis ce jour là, j’ai de l’eczéma sur mon ventre, je ne sais plus rien faire…
– Tu ne sais plus rien faire ?
– … je peux te dire, de toute façon… Je suis sorti avec des filles ces dernières années, et impossible d’assurer un minimum… Je veux dire, au niveau cul… impossible de bander.
– Tue-le ! Ca ira mieux.
Nous ne disons plus rien. Pas besoin. Je regarde ma cible parader, rire, je l’imagine à poil, le sexe énorme, les nanas à ses pieds, son corps musclé, ses abdominaux aussi durs que… Je bois un autre verre. Et ça danse encore, ça n’en finit pas, et il a l’air si à l’aise. Je plonge la main dans mon sac, je caresse le métal, je me sens tremblant, des sueurs froides. Et j’entends son rire, le même que ce jour là, ce rire fort du type qui n’a pas peur de déranger, ma main se crispe…
Et Élodie me chuchote :
– Vas-y ! Vas-y !
Je ne peux pas, pas encore, pas tout de suite. Je dis à Élodie de garder mon sac, je me dirige vers les toilettes, mon corps vit sans moi, il est brassé en tout sens.
Il ne faut pas que je faiblisse, pas maintenant. Je me suis passé la scène des milliers de fois, ce ne devrait pas être compliqué, je me mets derrière lui, il fait sombre, j’appuie, je le vois se tenir le ventre, son sang sur le parquet, l’incompréhension dans son regard, les cris autours et ma volonté, mes yeux de tueur…
Je pisse, la cuvette bouge, tourne en rond, s’envole, pas très haut mais quand même, il faut que j’arrête de boire. Je retourne à ma place, écrase des pieds, me retient à des ombres, ça ne va pas très bien. Je me rassois, Élodie est là, ses yeux m’implorent. Ils me disent « Vas-y ! Vas-y ! Tue-le !, cette crevure… Cette crevure qui ne perdait jamais une occasion de nous humilier, toutes ces années de lycée, toutes ces années de honte… »
Il faut que j’agisse, mes bras sont bloqués, mes muscles ont durci, je ne peux pas… Je le vois, juste un pas à faire, me mettre au milieu de la foule et. Je ne peux pas.
Elodie pose sa main sur mon bras, ses os sur ma peau, elle me dit dans un souffle « fais-le pour moi… », et je la vois décharnée, et je comprends que si j’agis elle aussi sera vengée. Mais je ne peux pas. Je reste immobile, du plomb a été coulé dans mes fesses, ou de la pierre. Solide. Je ne peux me lever, mes jambes se dérobent. Je durcis et fond en même temps, la sueur coule à flot sur mon front, sous mes aisselles. Élodie a compris, elle tente un sourire désolé. Je suis attaché au fauteuil devant Bernard qui s’amuse, danse. Aucun morceau de mon corps n’est mouvant. Je m’enfonce.
Bernard s’approche de nous. Mon flingue n’est pas loin. C’est le moment. Putain mais bouge-toi ! merde. Tue-le ! Il ne me parle pas. Ne me voit pas. Il regarde sa montre. Il dit à Élodie. « C’est un peu chiant cette fête, non ? Si on allait se coucher, je me lève demain, il est tard.» Elle répond « oui… » et en se tournant vers moi, « trop tard ! » Et elle se lève, très lentement le suit, éteinte, arrivée dans l’entrée, elle se retourne, hausse les épaules. Et ils partent.
Mon cœur frappe mes tempes, se fragmente, je sens le vin rouge revenir sur ses pas, traverser ma gorge à nouveau.
Et merde…

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