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Cartons, Pascal Garnier, Editions Zulma, 2012
« C’est vrai que c’était joli le printemps quoiqu’un peu collant. Tout ce qu’on touchait dégoulinait de liquide amniotique, ruisselait de bave luisante que les premiers rayons du soleil vernissaient. Chacun sortait de sa coquille, ébouriffé, étonné, vorace, grisé de cette insolente jeunesse qui rendait prêt à en découdre avec la mort. »
Lire le livre posthume d’un auteur disparu récemment, un auteur qu’on a interviewé, qu’on a croisé dans de nombreux festivals qu’il traversait avec une discrète élégance et un humour pince sans rire, laisse une première impression étrange. Cette impression est renforcée du fait que ce livre est traversé par le deuil, par le temps qui passe, par l’idée de la mort. Ce n’est pas vraiment une surprise tant ces thèmes ont imprégné toute l’œuvre de Pascal Garnier dont les romans noirs ont toujours interrogé, sans jamais trouver de réponses, notre rapport à la vie, notre rapport à l’autre, dans des œuvres sombres comme l’A26 ou Les Insulaires, d’autres plus légères comme La Solution esquimau ou Les Hauts du Bas.
Dans Cartons, le personnage principal déménage, atterrit dans un petit village et tente de s’habituer à sa nouvelle maison, à ce village et ses habitants. C’est juste l’histoire d’un déménagement, mais aussi par là-même, l’histoire d’un deuil, de la solitude, de la mort au travail, et aussi d’une renaissance. D’une écriture fluide, très précise, il décrit des situations les plus banales qui deviennent d’un coup une aventure. « Brice s’était bien rendu comme prévu chez Bricotruc mais, une fois garé sur le parking et après avoir observé l’incessant va-et-vient d’êtres mi-hommes mi-ours transbahutant de lourdes charges, poutres de bois, rails de métal, sacs de ciment, bidons, il fut pris d’une sorte de terreur qui le paralysa pendant un bon quart d’heure. Ça lui rappelait le service militaire ou les abords d’un stade, enfin, partout où les hommes sont entre eux. Mais il se refusa à faire demi-tour et imitant maladroitement la lourde démarche de l’homme qui sait ce qu’il a à faire, il pénétra tête baissée dans le magasin ».
Ainsi tous ses livres sont les portraits d’hommes et de femmes inadaptés pour qui le simple fait d’être au monde est une bizarrerie, pour qui rien n’est une évidence, mais nous ne sommes jamais dans le pathos, il cache sa mélancolie derrière un humour sec, un sens de la phrase puissant.
« En cette froide matinée de novembre il en voulut énormément à Emma de l’avoir abandonné, seul et désemparé, aux mains des déménageurs qui dans une heure, tel un vol de sauterelles, allaient mettre à sac l’appartement. Stratégiquement et moralement sa position était intenable, aussi décida-t-il d’aller prendre un café en attendant la fin du monde. »
Tout l’art de Pascal Garnier est de garder la distance nécessaire, d’être sur le fil, on sent que ça pourrait basculer à tout moment dans la noirceur absolue, mais le sens de l’absurde et la tendresse de l’auteur empêchent que ça devienne pesant, ce n’est pas un auteur qui veut provoquer, déranger mais juste partager des sensations, on sent cette volonté de rester debout face à la mort, face à l’angoisse, de juste faire un pas de côté pour ainsi regarder le monde d’un angle neuf. Ce livre malgré sa tristesse n’est pas désespéré, tout est absurde, rien n’a véritablement de sens mais c’est peut-être ça qui permet de vivre.
Toutefois une phrase continue de résonner une fois le livre fermé et elle résonnera hélas ! longtemps. « La lettre de l’éditeur atterrit sur une pile d’enveloppes qu’il avait eu la flemme de décacheter. Il s’étira sur son lit de camp en se disant que c’était un beau jour pour mourir. »
Publié dans Accueil, Critiques, e-f-g, Pascal Garnier
Marqué avec Editions Zulma, Pascal Garnier
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Elsa Marpeau, 2012
« P
our la première fois, elle se sent complètement exposée au désordre et à l’obscurité. La ville a perdu son apparence lisse et glacée. Personne ne la protégera plus contre les bêtes sauvages. Autour d’elle, les volets sont fermés, les portes closes. Les murs eux-mêmes ne lui ont jamais paru si hauts. Derrière se terrent les gens normaux, barricadés dans leur confort et leur sécurité. Avant, Swann était là-bas, derrière les murs, les portes et les volets. La mort de Samuel l’a jetée ici, dans le terrain vague. On a ouvert la porte et cassé la fenêtre de leur monde protégé. On leur a montré que ces barrières étaient en papier, ces fermetures illusoires. Même le coprs, même la peau : des protections trompeuses. Elles se trouaient en un rien et retournaient au néant dans un clapotis. »
Black Blocs de Elsa Marpeau, Série Noire, Editions Gallimard.
Je rencontre Elsa Marpeau au festival des Quais du polar de Lyon, on est samedi il est 18h00, la foule qui s’était déplacée, commence à déserter la salle. Le bon moment pour faire cette entretien. Elsa Marpeau a publié deux livres à la Série Noire, le premier Les Yeux des morts se passe dans le milieu de l’hôpital, un technicien sur les scènes de crimes s’approche de la folie, dans le deuxième Black Blocs, une jeune femme voulant venger son compagnon assassiné se retrouve immergée dans le milieu des autonomes.
Baptiste Madamour : Comment êtes-vous arrivée au roman noir ?
Elsa Marpeau : J’avais écris un roman de SF que j’ai envoyé à la Série Noire, je me suis trompée, mais ça a intéressé Aurélien Masson (directeur de publication de la Série Noire). Il m’a dit qu’il ne pouvait pas publier ça mais qu’il me laissait une place dans la prochaine fournée d’auteurs français de la Série Noire. C’était un cadeau inespéré.
BM : Pour Les yeux des morts ou Black Blocs, vous partez de quoi ? D’un milieu, un lieu, une ambiance ?
EM : Ça peut être un déclencheur qui est parfois tout petit, par exemple pour Black Blocs est inspiré de l’affaire Coupat, c’était l’idée que le gouvernement se mettait tout d’un coup à traquer un livre et l’auteur d’un livre et que cette matière politique était quelque chose d’éminemment littéraire. Pour Les yeux des morts c’est une rencontre avec une médecin urgentiste de Lariboisière qui racontait des choses tellement exceptionnelles que ça a été le déclencheur… Continuer la lecture
Publié dans Accueil, Elsa-Marpeau, Entretiens, m-r
Marqué avec Elsa Marpeau, Série Noire
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Jérôme Leroy 2012
« J’ai débarqué depuis la gare de l’Est par un train incroyablement lent qui m’a fait voir un pays morne fait pour les invasions et les massacres. J’ai été accueilli à l’arrivée par un mignon militant du Bloc-jeunesse, désireux de bien faire, qui m’a montré où se regroupaient les SDF. Je l’ai reconnu, Valargues, entre les punks à chiens et les clodos, mais je ne suis pas certain que cela ait été réciproque : on devient une ruine dans la rue. J’ai congédié le militant qui a eu l’air désolé de ne pouvoir mieux faire et j’ai eu un regard de regret sur son petit cul moulé dans un pantalon de toile beige.
Je suis allé traîner chez les skins locaux, je sais toujours comment les trouver et je sais toujours leur parler : j’ai été des leurs. Et, d’une certaine manière, je le serai pour l’éternité. J’ai arrosé tout le monde avec de la bière et des amphétamines dans une cave du côté de Woippy. Il y avait les habituels posters de groupes RIF et autres conneries SS sur les murs crasseux. »
Jérôme Leroy, Le Bloc, Série Noire, Éditions Gallimard
Quais du polar est un gros festival sur le roman noir qui se déroule à Lyon, des auteurs importants du noir venant de pays très divers y sont présents, beaucoup d’animations, un public nombreux qui oblige parfois à bloquer l’entrée de la salle pour que ça puisse circuler à l’intérieur. On peut dire que c’est un succès.
Des souvenirs remontent d’autres festivals, un nuage de fumée de cigarettes, des auteurs aux traits tirés d’avoir trop bu la veille, des discussions entre auteurs et lecteurs anarchistes, trotskystes, etc, en tout cas penchant bien à gauche. Cette année aux Quais du polar on peut croiser Jean-Louis Debré qui dédicace ses livres, il a même l’honneur de remettre un prix.
Dans le monde d’avant pour reprendre un terme de Jérôme Leroy, on croisait des auteurs qui avaient parfois un parcours carcéral ou/et un parcours militant actif, la plupart considéraient la gent policière comme les chiens de garde du capital, aujourd’hui on croise un ancien ministre de l’intérieur, celui qui avait mis en place des lois pour réprimer des sans-papiers, celui qui avait envoyé des CRS les déloger de Saint Bernard. Ça ne semble pas émouvoir plus que ça dans cette Chambre du commerce à disposition du festival pour les séances de dédicace…
Signe des temps.
On rencontre quand même des auteurs pour qui le noir reste une question politique, ainsi Jérôme Leroy qui a déjà écrit de nombreux livres, de la poésie, des nouvelles, un Poulpe. Son dernier livre Le Bloc présente en narration alternée, deux personnages d’un mouvement politique d’extrême droite, et raconte leur histoire, leur combat alors que leur parti est proche d’arriver au pouvoir. Un roman intelligent qui montre que le meilleur moyen de lutter contre le fascisme est d’être lucide sur l’ennemi et surtout de ne pas cesser le combat politique. Mais ce n’est pas que par la pertinence de ses portraits que Jérôme Leroy touche mais aussi et surtout par une écriture puissante qui emporte le lecteur.
Baptiste Madamour : D’où est venu votre désir d’écriture ?
Jérôme Leroy : J’ai fait de la poésie, d’autres choses mais en ce qui concerne le roman noir, c’est tout simplement mon expérience de prof en ZEP pendant vingt ans. J’ai vraiment pris en pleine poire la violence sociale qu’il y a aujourd’hui, la façon dont les communautés se replient sur elles-mêmes. Dès 1987 j’ai écris un roman qui s’appelle Monnaie bleue et qui racontait bien avant 2005 des émeutes généralisées en banlieue. Dans la tradition du néo-polar, j’avais envie de rendre compte de ce qui ne va pas.
BM : Donc une envie politique au départ ?
JL : Oui au sens premier du terme, je m’intéresse à ce qui se passe dans la cité, je ne pratique pas une littérature nombriliste. L’auto-fiction, ce n’est pas mon truc, le discours sur moi-même, ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus, ce qui m’intéresse le plus c’est de parler de ce qui se passe aujourd’hui, ici et maintenant… Continuer la lecture
Publié dans Accueil, Entretiens, f-l, Jérôme-Leroy
Marqué avec Antoine Chainas, DOA, Elsa Marpeau, Frédéric H. Fajardie, Jean-Patrick Manchette, Jérôme Leroy, Série Noire
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Les visages écrasés, Marin Ledun, Seuil, 2011
Marin Ledun nous immerge brutalement dans son roman, en quelques pages le cadre est posé, une médecin du travail reçoit un patient dépressif, l’écoute puis le tue. En suivant cette femme au bout du rouleau, l’auteur va mettre à nu la violence du management moderne qui est devenu médiatique suite aux suicides à France Telecom,
On assiste à la description d’un système de déshumanisation méthodique, l’auteur montre que la violence va du haut de la hiérarchie vers le bas mais transforme aussi tous les rapports sociaux, il montre comment l’humain devient alors un rat de laboratoire prêt à déchiqueter son congénère, on sent que Marin Ledun connait son sujet mais ce n’est pas un essai technique, Les visages écrasés est aussi le portrait d’une femme qui voudrait que les choses changent mais qui bascule dans la folie face à la situation paradoxale de devoir sauver des gens pour qu’ils retournent dans le lieu qui les détruit et ne perçoit qu’une solution extrême pour s’en sortir, une solution pour casser la machinerie qui broie ces individus.
L’écriture de Marin Ledun est au plus près d’elle, nerveuse, froide, saccadée en écho à son angoisse qui se développe, des phrases courtes, des répétitions qui font ressentir son enferment mentale, il sait transmettre la tension de l’héroïne et nous faire partager son impression qu’il n’y a pas d’échappatoire.
« Deuxième principe de réalité : Hervé Sartis m’attend devant la porte du cabinet. Cartable à la main, imperméable sur le dos. Ses paupières sont rouges et toute forme de vitalité a disparu de ses traits. L’ombre de lui-même.
Je pense : Les syndicats l’ont laissé tomber, lui aussi.
Comme moi, comme Fournier, comme Vasseur.
Les clefs trouvent le chemin de la serrure, presques toutes seules. Je m’écarte pour le laisser passer. Il file s’asseoir sur une chaise, sans un mot. Je referme derrière moi. Sans prendre le temps d’aller me sécher, je m’installe en face de lui et le contemple avec tristesse. »
On se dit que ça aurait pu être plus resserré mais le ressassement de la pensée de l’héroïne, l’accumulation de cas cliniques, pathologiques répondent au mal être de tous ces travailleurs qui jour après jour continuent d’aller au travail comme s’ils allaient à l’abattoir, elle veut leur redonner une histoire, une vie, une identité et on sent que c’est aussi le projet de Marin Ledun.
Un roman fort et dérangeant sur la guerre économique et la dévastation qu’elle produit au niveau le plus intime.
Publié dans Accueil, Critiques, k-l, Marin Ledun
Marqué avec Editions Seuil, Marin Ledun, Travail
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Je tue les enfants français dans les jardins, Marie Neuser, 2011, Editions L’Ecailler
Un livre qui inaugure la résurrection bienvenue des éditions L’Ecailler, un livre sur la plongée d’une jeune prof d’italien dans l’enfer d’une classe d’élèves pauvres, sur la violence qu’elle subit de leur part, sur la peur puis la haine qu’elle développe.
L’écriture de Marie Neuser est forte, tendue, rapide avec des phrases qui claquent, un rythme prenant. Elle laisse exprimer la haine de son héroïne sans la retenir, comparant ses élèves à des animaux, à de la merde qui la salit en permanence, ça a l’avantage d’être directe, tripale, remuant elle n’aseptise pas la violence qu’elle ressent ainsi le style est fort mais le propos pose problème. L’idée que ce serait proche d’un récit (en quatrième de couverture est écrit que « tout laisse à penser que certaines scènes dépeintes ne sont pas loin d’être du vécu… ») pourrait désamorcer la critique, comment pourrait-on remettre en cause un vécu ? Sauf que ça reste un roman qui propage un discours qui est loin d’être anodin.
L’héroïne se retrouve dans un monde violent, sexiste, OK, il ne s’agit pas de nier que ça existe mais est gênante la référence au travail d’instit de son père et son parfum de c’était mieux avant (ha le bon temps de l’école communale, de l’uniforme, et à l’époque du pensionnat, ça filait droit, les profs étaient respectés, l’instruction aussi, etc. )
Est gênante aussi cette façon de mettre en exergue une élève modèle, Samira, pour se dédouaner et ainsi enfoncer tous les autres, masses débilitantes et violentes (qui rappelle le Y en a des biens de Didier Super), ça devient vraiment problématique lorsque l’héroïne (l’auteure si c’est du vécu ?) dit refuser toute analyse politique et sociologique.
Ça pourrait être des faits bruts jetés ainsi et le lecteur en fait ce qu’il veut, pourquoi pas ? sauf que Marie Neuser écrit « J’ai donc cessé de croire à tout ça, tout ce baratin sociologique à tendance marxiste qui tend à transformer les bourreaux en victimes. Et de plus en plus, alors que mon visage se marque des griffures de la haine, je n’accepte plus aucune explication, plus aucune excuse. Je crache sur le pardon. Je méprise au plus haut point l’angélisme de bon ton qui voudrait nous faire croire que derrière toutes cette merde, sous les pelures de la connerie et de l’orgueil, dort un bon fond de la bonne petite créature abusée par la Société. » C’est fatigant de lire que si on a une analyse marxiste (mais j’imagine qu’une analyse libertaire ou toute approche sociétale serait critiquée de la même façon) on serait angélique, ignorant que dans certains lieux, à certains moments la violence existe, ce serait angélique de croire que les inégalités sociales, la violence économique produit de la violence entre les individus, surtout dans les milieux les plus pauvres ?
Sans analyse marxiste, sans analyse des rapports de dominations sociaux, culturels et symboliques (bien représentés par cette professeure d’italien fille d’instit mariée à un si gentil libraire, tous deux ne semblent pas connaître Bourdieu), sans analyse de la façon dont est traité le système éducatif dans un système capitaliste on ne peut qu’en arriver à une vision biologique réactionnaire, d’une meute d’animaux, de fauves sans humanité, n’ayant aucune excuse et qu’on peut abattre pour ne plus être dérangés.
Dans un contexte réactionnaire et répressif où se répète à l’envie (et ce en contradiction avec toutes les analyses sociologiques sérieuses) que les jeunes seraient de plus en plus des assassins en puissance qu’il faut enfermer de plus en plus jeune, de plus en plus longtemps, ce livre participe à l’idée que la violence, la petite « délinquance » seraient déconnectées de tout contexte sociale, reprenant la vision d’un Alain Bauer, d’un Finkielkraut, bref de toute la pensée dominante actuelle de droite se diffusant de plus en plus dans une certaine classe moyenne désemparée, représentée par le personnage de ce livre (et de son auteure ?).
Autant relire Racailles de Vladimir Kovlov vu du côté des petites frappes (ces bourreaux que les gauchistes voient comme des victimes), avec un regard sans angélisme, sans complaisance et sans jugement, on en sort remué aussi mais sans cette idée que seule la répression est la seule solution.
Publié dans Accueil, Critiques, m-n-o, Marie Neuser
Marqué avec Editions L'Ecailler, Marie Neuser, Vladimir Kovlov
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Sophie Di Ricci, 2011
« Gibert Platier avait vu juste. Godzilla aussi. Ils étaient des amateurs. Ils n’y connaissaient rien. Deux Al Capone clochardisés, en virée dans l’underground lumpenprolétaire. Politiquement, ils étaient des bouffons.
- J’ai juste sniffé. Une toute petite trace. C’est pas grave.
- Si c’est grave. Tu fais chier !
- Sam, je voulais tester sa dope. Pour voir s’il était aussi influent qu’il le prétend et…
- Ça me tue que tu fasses comme nos putain de vieux ! Ils t’ont pas servi d’exemple, merde ? »
Sophie Di Ricci, Jaguars.
Sophie Di Ricci écrit du roman noir sans s’en rendre compte, mais son écriture directe, rythmée apporte un nouveau souffle dans le genre, un souffle fait de violence, de moiteur, de désespoir et de tendresse dans une littérature qui devient de plus en plus aseptisée.
Face à la mode de ces romans policiers à l’ancienne avec un flic, un crime horrible, une enquête et tout qui rentre dans l’ordre à la fin, les livres de Sophie Di Ricci font tâches, comme dans tout bon roman noir, elle écrit de l’autre côté de la matraque, avec une spontanéité que l’on retrouve dans cet entretien qui s’est déroulé aux journées Sang d’Encre de Vienne en novembre 2011.
Son dernier livre paru, Jaguars publié par les éditions Moisson Rouge, raconte l’histoire de deux frères déphasés, anciens membres d’un groupe punk et de leur rencontre avec un petit mafieux peut-être encore plus déjanté qu’eux.
BM : Comment êtes-vous arrivée au roman noir ?
Sophie Di Ricci : J’ai toujours écrit des trucs assez violents avec des meurtres et des beaux mecs, mais je ne savais pas que c’était du roman noir en fait. J’ai fini mon premier manuscrit, Moi comme les chiens, quand j’avais 23 ans, c’était en 2006 et on m’a dit que c’était du polar qu’il fallait l’envoyer à des éditeurs de polars donc je l’ai fait mais moi je n’étais pas quelqu’un du tout qui avait une culture polar ou qui en lit.
BM : Moi comme les chiens, ça parlait de quoi ?
SDR: Moi comme les chiens, c’est une histoire de vengeance et une histoire d’amour entre deux hommes, c’est l’histoire d’une vengeance… je ne suis pas très douée pour présenter mes livres, je suis vraiment nulle pour ça, les quatrièmes de couv’ sont très bien faites… Rires
BM : Pour parler du second, Jaguars, pour moi c’est du roman noir parce que c’est écrit du côté des perdants, ou du côté des losers, écrire du roman noir c’est d’être de côté-là, de ce monde là…
SDR : Le monde que je décris c’est le monde de leur classe sociale, c’est peut-être une classe sociale de perdants, je ne sais pas. Quand je décris les jeunes qui sont à Rive-de-Gier, ce sont des jeunes qui rouillent en fait et qui se font chier… moi je n’ai pas vécu à Rive-de-Gier mais à Montbrison, j’ai pas mal traîné sur Saint-Étienne et ensuite à Villeurbanne et c’est comme ça qu’on traînait, on rouillait, on n’avait pas de boulot, on se faisait chier quoi. Donc c’est un peu la jeunesse que j’ai connue et que j’ai vécue. Continuer la lecture
Publié dans a-e, Accueil, Entretiens, Sophie Di Ricci
Marqué avec Editions Moisson Rouge, punk, Sophie Di Ricci
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L’objection de conscience
Elle me parle des lacs, de sa peur de ne pas avoir pied, d’être engloutie, elle me parle de cette espèce de poisson dont elle ne se rappelle pas le nom qui stagne au fond de l’eau, je lui dis que ce sont des animaux inoffensifs et utiles, que personne n’est mort à cause d’eux, elle n’en est pas sûre et dans le doute elle ne préfère pas s’aventurer trop loin quand elle se baigne.
Le serveur pose deux demis, un au picon, un au citron sur le comptoir, la musique est forte, de l’electro-pop passe partout, nous devons presque crier pour nous entendre.
Le bar se remplit.
Et elle boit pendant que je parle du froid qui avance, que je lui raconte qu’entrer dans l’hiver me provoque de l’angoisse, qu’il me faut de la lumière pour me sentir mieux, que j’ai lu quelque part qu’il existait des thérapies à base de lampes à forte luminosité, que peut-être je devrais essayer. La mousse de la bière se dépose sur ses lèvres, elle l’essuie de son pouce qu’elle met ensuite dans sa bouche. Elle me dit qu’elle, elle aime bien l’hiver, la neige qui fout le bordel en ville, que le froid ne la dérange pas, qu’elle aime se glisser dans son lit glacé et le sentir se réchauffer petit à petit, qu’elle dort mieux l’hiver que l’été quand il fait trop chaud et qu’elle ne peut pas s’emmitoufler. Je l’imagine dans son lit, je ne sais pas où va me mener cette soirée, je ne préfère pas savoir.
Trois hommes entrent dans le bar, s’assoient à une table au fond, ils parlent fort, rient fort, prennent de l’espace, regardent les alentours comme un territoire à conquérir.
Elle jette un œil blasé vers eux puis reprend une gorgée de bière.
Et je parle avec elle et je pense à tous les mecs lourds aux regards glissants qu’elle a dû rencontrer, qui ont dû la draguer avec insistance, le genre collant et je pense aussi aux mecs attentifs, ayant de la conversation, parlant de choses et d’autres mais n’ayant qu’un seul but, une seule envie, le corps à corps, les mains sur les seins, toucher, palper.
Je ne suis pas sûr d’être différent, je ne sais pas dans quelle catégorie elle me met. Est-ce qu’on a vraiment envie de se connaître, est-ce qu’on peut un jour connaître l’autre ?
Elle a dû en voir des mecs manœuvrer pour la séduire, elle a dû en entendre des remarques sur ses yeux bleus, des compliments faciles, des invitations à la con, des blagues nases, les mecs qui s’agrippent, veulent offrir un verre, font des clins d’œil, des sourires qui se veulent encourageants, une main qui se pose sur son bras ou sur son épaule. Tous ces gestes. Toute cette merde ! Continuer la lecture
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Marqué avec Nouvelle
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Préparer l’enfer, Thierry Di Rollo, Série Noire, Gallimard, 2011
Avec Préparer l’enfer, Thierry Di Rollo tente de nous alerter sur les risques du basculement de notre société vers le tout sécuritaire, accompagné de l’apprivoisement et de la soumission de sa population. Il le fait avec ce roman de politique fiction, où l’on peut reconnaître un président surnommé « Le petit », nous sommes en terrain connu avec un petit décalage. Si nous sommes en accord avec ce qu’il dénonce grâce à la mise en perspective d’évènements réels, des émeutes en banlieue à la prolifération des caméras de surveillance, et cela à l’aide d’une argumentation élaborée, ce livre manque sa cible
Il reprend la trame des romans paranoïaques avec personnages agissants dans l’ombre, créant l’insécurité qu’ils prétendent combattre, si ce thème du pompier pyromane semble déjà vu, si on peut y retrouver la stratégie qui a mené au nazisme, il a aussi l’inconvénient de pousser à la léthargie, à l’idée qu’on ne peut rien faire face à ces forces obscures. De plus c’est une vision du capitalisme limité de croire que quelques personnes tirent les ficelles aussi facilement. D’oublier que c’est un système porté par de multiples forces sociales, par des mouvements qui ne sont pas toujours prévisibles, ne permet pas de se révolter.
Mais ceci ne serait pas gênant si sa vision nihiliste donnait forme à une intrigue puissante.
Sur un plan strictement littéraire, il transforme son roman en discours. La construction en dialogue entre le tueur et le flic rend l’ensemble statique, nous ne sommes pas immergés dans le roman mais à distance, la forme romanesque devenant le paravent d’un livre tract, où les scènes ne deviennent que les illustrations de ce discours. On a alors l’impression d’assister à une conférence où il faudrait prendre des notes et avaler ce que nous livre un professeur. C’est dommage, quand l’auteur fait confiance à la littérature, comme dans ces scènes du passé où surgit un amour déçu, un drame au bord d’un autoroute, il devient intéressant et son écriture trouve la bonne distance pour nous emmener, mais ces scènes sont rares et disparaissent petit à petit pour laisser la place à un auteur qui nous fait la leçon.
Thierry Di Rollo a une écriture sèche et efficace qui peut créer une œuvre intéressante, lorsqu’il ne cherchera plus seulement à nous convaincre, nous serons prêts à faire un bout de chemin avec lui.
Publié dans Accueil, c-d, Critiques, Thierry Di Rollo
Marqué avec Politique fiction, Série Noire, Thierry Di Rollo
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Dernier tour de manège de Jean-Paul Nozière, Editions rivages/noir, 2011
Un couple qui font rembourser des créances, un gendarme en rupture avec son service, un notaire amoureux fou qui tue et torture des chevaux, tous ses personnages au passé compliqué vont se croiser.
Au départ le ton est dur, très sombre puis il devient plus ironique, et cette alternance donnera son ambiance au livre. Une histoire tragique, des lieux en déshérence, des personnages perdus, le tout raconté de façon plutôt humoristique, on retrouve ainsi une forme développée dans des livres de Pierre Siniac, certains Donald Westlake ou certains Jan-Paul Demure (Aix Abrupto ou Milac par exemple). L’auteur tient cette ligne, grâce à des portraits riches et touchants. L’écriture est en accord avec les personnages, collant à la folie de l’un ou à la sensualité d’une autre.
L’ensemble aurait pu être plus resserré, Jean-Paul Nozière ose parfois des ellipses soudaines qui donnent du rythme mais ne peut s’empêcher de revenir expliquer tout ce qu’on a manqué en léger flash-back, annulant par là l’effet voulu.
C’est dommage, il devrait avoir plus confiance en lui et à son audace et aussi plus confiance au lecteur, apte à relier les points. On sent la peur de nous perdre.
Répétons-le : être par moments perdu permet aussi de s’investir dans un roman, d’être stimulé, de se sentir plus actif, là on suit l’intrigue, peut-être tirée par les cheveux mais cela ne gène pas, avec plaisir mais dans un certain confort alors qu’on sent qu’une histoire plus dense, avec des trouées aurait rendu ce livre plus percutant.
Publié dans Accueil, Critiques, Jean-Paul Nozière, m-n-o
Marqué avec Donald Westlake, Editions Rivages, Jean-Paul Demure, Jean-Paul Nozière, Pierre Siniac
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