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Anaisthêsia, Antoine Chainas, Série Noire, Gallimard, 2009

Un flic noir, insensible à la souffrance, utilisé pour découvrir un tueur en série.
Le gâchis continue ! Chainas a du talent, et pourtant, on assiste étonné à du grand n’importe quoi.
L’idée de base pouvait être intéressante, un personnage insensible à la douleur, qui perçoit le monde en terme technique, ça pourrait donner un ton froid, nihiliste, etc. mais là comme l’auteur s’est beaucoup documenté, autant en profiter pour étaler sa science, merde, il ne s’est pas tapé tous ces volumes sur l’anatomie, sur la psychocognitive pour rien. mais est-ce une raison pour nous révéler sa science à tout propos, sur les hôpitaux, la sorcellerie africaine, les armes à feu, le corps, les drogues, les sigles policiers, le personnage ne peut pas donner un coup sans une explication de tout le processus qui survient, ça devient vite insupportable, la moitié du livre ne sert à rien. Ça donne même des petits bijoux du genre « J’arrive tellement vite que j’en perds presque l’équilibre.
Je frappe directement à la nuque, pile entre l’axis et l’atlas, juste sous l’occiput, là où le système nerveux central rejoint le cerveau. », ou la visite d’un hôpital où on a le droit à toutes les explications sur l’aphasie, sur l’héminégligence, lit-on vraiment un roman noir pour écouter sagement un professeur ?
L’histoire est à l’avenant, cette histoire de tueuse héréditaire sans nez accompagné d’un nain, c’est de l’humour ? Pourtant l’auteur semble se prendre très au sérieux alors qu’il verse dans le grand guignol et le foutage de gueule comme dans cette scène d’orgie totalement ridicule. Il essaie d’emporter le morceau en en rajoutant dans la violence et la noirceur, mais ça ne fonctionne pas parce que l’histoire fait du surplace, rien ne se noue, rien ne se tend.
L’écriture pourrait sauver l’ensemble, mais si Chainas sait parfois construire des phrases puissantes, si on sent que dans son écriture une force qui pourrait exploser, une capacité à varier la forme, une originalité, si on sent une ambition qui change d’une littérature parfois trop tiède, hélas là aussi il tape dans le vide, il veut toujours trop montrer, il veut que chaque mot, chaque phrase, chaque paragraphe percute, il voudrait provoquer, fourailler dans la chair, il ne fait qu’épuiser, ça donne l’impression d’assister impuissant à un boxeur seul sur un ring, agitant les bras pour faire illusion.
L’ensemble se noie dans le clinquant, le « sévèrement burné », le tape à l’œil, alors que l’auteur possède la boite à outil qui, avec plus de simplicité et de sincérité, permettrait de faire un grand roman noir.

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Sad sunday, Gilles Vincent, Timée Editions, 2009

Ce livre est symptomatique, c’est un peu la caricature du livre écrit par quelqu’un voulant faire roman noir/thriller à l’américaine, du Ellroy mal digéré, quand on comprend assez vite que ça va parler de pédophilie, de snuff movie, on se dit que l’auteur a cherché quelque chose de vraiment très très originale. Ensuite, on sent qu’on va avoir droit au trauma enfoui, bingo ! Bon la thématique est archi vue, mais si l’auteur en fait quelque chose, s’il crée avec ça une ambiance, ça peut être une variation sur du classique.
Mais non, l’auteur en fait trop, il veut très souvent passer en force, quand il se fait plus modeste, la lecture devient agréable, mais ça ne dure pas longtemps, hélas !, il écrit parfois n’importe comment, le personnage « jette du sucre dans le noir du café » (j’ai essayé de le jeter dans le blanc du café, mais c’est plus dur), « il observa sans voir », « il veut mettre des phrases avant les pourquoi », « les bras glacés de la mort », les personnages fument des light, parce que s’ils fumaient simplement des cigarettes, ça ne ferait pas assez thriller ?
On pourrait passer sur ces maladresses s’il y avait d’autres choses à défendre, mais on assiste à tous les poncifs, « l’innocence des enfant », la scène de cul de retrouvailles qui se voudrait un grand moment d’érotisme est un sommet de ridicule, l’intrigue manque de vraisemblance, le regard de l’auteur sur la violence est mal maîtrisée, avec ces scènes de tortures que l’auteur semble justifier (ben oui on recherche un tueur d’enfant quand même), ou en tout cas ne trouve pas la bonne distance pour les décrire, complaisant dans ce qu’il dénonce, nous rendant voyeur de ce qu’il est censé dénoncer, le méchant est évidemment monstrueux, il est une incarnation du mal, et l’auteur force l’intrigue pour nous faire jubiler de son exécution à venir. Et quand l’auteur se met à évoquer Auschwitz, on se dit que non, l’auteur n’a pas les épaules pour ça.
Il est écrit en quatrième de couv’ que c’est un roman insoutenable, littérairement et moralement, il l’est effectivement, au sens premier du terme !

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La reine des cerveaux, Thea Dorn, Le Serpent Noir, 2003

Une journaliste qui s’intéresse aux meurtres effectués par des femmes, une personne qui tue et décapite ses victimes, un journaliste amoureux, une jeune lesbienne qui aime les femmes les plus vieilles… Toute cette population va se croiser dans ce roman noir allemand qui mêle la mythologie grecque à des meurtres très contemporains.
Thea Dorn sait nous faire sentir une atmosphère, un lieu, sans en rajouter.La construction n’est pas neuve, avec le récit des enquêteurs entrecoupé par les meurtres racontés du point de vue l’assassin, mais est efficace. Les délires du serial killer paraissent déjà lus dans son mysticisme et sa folie froide.
Ce livre est bien écrit, haletant, un style discret avec de nombreux dialogues vifs et efficaces, Thea Dorn sait accélérer à certains moments, prendre une certaine distance à d’autres, surtout elle sait rendre ses personnages attachants et troubles avec chacun leurs zones d’ombres qui donnent une cohérence thématique et formelle à l’ensemble, et créent un intérêt constant.
On prend beaucoup de plaisir à suivre Kyra dans son enquête.
La fin est peut-être un peu décevante, Thea Dorn est meilleure dans l’installation, la mise en place de l’intrigue, du suspense et de l’interaction entre les personnages que dans le dénouement. Mais n’est-ce pas mieux que l’inverse ?

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Un roman pour midinettes, scènes cruelles, Thierry Reboud, L’écailler du Sud, 2002.

Un homme, Deogratias Martin, n’aime pas les enfants qui font du bruit, des mimiques, ça l’énerve alors il les tue. Ainsi peut-on résumer ce roman limpide et très drôle.
Ca commence rapidement et l’auteur arrive à relancer sans cesse le rythme de ce road movie d’une grande simplicité. Les personnages sont tracés avec richesse, en commençant par le  » héros  » ce tueur d’enfant tellement banal que personne ne le voit, ne peut faire son portrait robot, des idées astucieuses comme celle-là le livre en fourmille, comme cette scène hilarante entre Deogratias et un pédophile, ou ce road movie où le tueur ne cherche pas à fuir puisque il ne se sent pas coupable, en face de lui les flics qui vont suivre sa trace sont aussi très amusant dans leur désœuvrement. Bref c’est vivant, l’humour noir, grinçant, méchant et mal élevé de Thierry Reboud fait merveille, ça tape dans tous les sens, c’est parfois n’importe quoi. Le style est à l’avenant, une forme punk, on trouve de tout : jeux de mots, jeux avec les mots, utilisation d’expressions connues détournées, phrases alambiquées, vieilles argots et mots savants mélangés à des expressions plus modernes, de l’anglais écrit phonétiquement, digressions, adresses aux lecteurs, tout ça pourrait faire un pâté indigeste mais l’énergie de l’auteur transforme cette matière en un tourbillon, il semble se foutre de la grammaire, de la syntaxe comme de sa première chemise mais au final impose un style personnel fait d’un je-m’en-foutisme apparent.
Ce livre est une insulte aux intrigues bien ficelées, ce livre est une insulte au bon goût, ce livre est une insulte à la grammaire, ce livre est une insulte aux associations de protection de l’enfance, ce livre est un très bon livre. En ces temps de retour à un ordre morale bien pensant,  » roman pour les midinette, scènes cruelles  » fait du bien.
Même si le monde qui y est décrit en filigrane est un monde violent fait de petites vies grises et de grandes solitudes. La noirceur n’est jamais loin.

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