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Cartons, Pascal Garnier, Editions Zulma, 2012
« C’est vrai que c’était joli le printemps quoiqu’un peu collant. Tout ce qu’on touchait dégoulinait de liquide amniotique, ruisselait de bave luisante que les premiers rayons du soleil vernissaient. Chacun sortait de sa coquille, ébouriffé, étonné, vorace, grisé de cette insolente jeunesse qui rendait prêt à en découdre avec la mort. »
Lire le livre posthume d’un auteur disparu récemment, un auteur qu’on a interviewé, qu’on a croisé dans de nombreux festivals qu’il traversait avec une discrète élégance et un humour pince sans rire, laisse une première impression étrange. Cette impression est renforcée du fait que ce livre est traversé par le deuil, par le temps qui passe, par l’idée de la mort. Ce n’est pas vraiment une surprise tant ces thèmes ont imprégné toute l’œuvre de Pascal Garnier dont les romans noirs ont toujours interrogé, sans jamais trouver de réponses, notre rapport à la vie, notre rapport à l’autre, dans des œuvres sombres comme l’A26 ou Les Insulaires, d’autres plus légères comme La Solution esquimau ou Les Hauts du Bas.
Dans Cartons, le personnage principal déménage, atterrit dans un petit village et tente de s’habituer à sa nouvelle maison, à ce village et ses habitants. C’est juste l’histoire d’un déménagement, mais aussi par là-même, l’histoire d’un deuil, de la solitude, de la mort au travail, et aussi d’une renaissance. D’une écriture fluide, très précise, il décrit des situations les plus banales qui deviennent d’un coup une aventure. « Brice s’était bien rendu comme prévu chez Bricotruc mais, une fois garé sur le parking et après avoir observé l’incessant va-et-vient d’êtres mi-hommes mi-ours transbahutant de lourdes charges, poutres de bois, rails de métal, sacs de ciment, bidons, il fut pris d’une sorte de terreur qui le paralysa pendant un bon quart d’heure. Ça lui rappelait le service militaire ou les abords d’un stade, enfin, partout où les hommes sont entre eux. Mais il se refusa à faire demi-tour et imitant maladroitement la lourde démarche de l’homme qui sait ce qu’il a à faire, il pénétra tête baissée dans le magasin ».
Ainsi tous ses livres sont les portraits d’hommes et de femmes inadaptés pour qui le simple fait d’être au monde est une bizarrerie, pour qui rien n’est une évidence, mais nous ne sommes jamais dans le pathos, il cache sa mélancolie derrière un humour sec, un sens de la phrase puissant.
« En cette froide matinée de novembre il en voulut énormément à Emma de l’avoir abandonné, seul et désemparé, aux mains des déménageurs qui dans une heure, tel un vol de sauterelles, allaient mettre à sac l’appartement. Stratégiquement et moralement sa position était intenable, aussi décida-t-il d’aller prendre un café en attendant la fin du monde. »
Tout l’art de Pascal Garnier est de garder la distance nécessaire, d’être sur le fil, on sent que ça pourrait basculer à tout moment dans la noirceur absolue, mais le sens de l’absurde et la tendresse de l’auteur empêchent que ça devienne pesant, ce n’est pas un auteur qui veut provoquer, déranger mais juste partager des sensations, on sent cette volonté de rester debout face à la mort, face à l’angoisse, de juste faire un pas de côté pour ainsi regarder le monde d’un angle neuf. Ce livre malgré sa tristesse n’est pas désespéré, tout est absurde, rien n’a véritablement de sens mais c’est peut-être ça qui permet de vivre.
Toutefois une phrase continue de résonner une fois le livre fermé et elle résonnera hélas ! longtemps. « La lettre de l’éditeur atterrit sur une pile d’enveloppes qu’il avait eu la flemme de décacheter. Il s’étira sur son lit de camp en se disant que c’était un beau jour pour mourir. »
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Argent brûlé, Ricardo Piglia, traduit de l’espagnol par François-Michel Durazzo, Editions Zulma, 2009
Ce livre suit un groupe de braqueurs à la frontière entre l’Argentine et l’Uruguay en 1965, l’histoire est inspirée d’un fait divers réel, faisant penser à la démarche d’un Truman Capote pour De Sang Froid. L’écriture est belle, riche, des changements de ton, de temps, avec de multiple points de vue, une écriture différente suivant la personne qui parle, des longues phrases qui emportent comme une coulée, une écriture parfois proche du délire, c’est moite, nous sommes tout près de la folie des héros et du monde qui les entoure. La construction est habile, chaque passage est comme un bloc, un braquage, des gangsters en fuite, le siège pour arrêter ces gangsters, vu de différents angles, différents regards (gangsters, flics, etc.), le tout avec des ellipses, suivant d’un temps qui nous paraît dilaté.
Nous sommes plongés dans l’action et la pensée des protagonistes, l’auteur n’a pas peur de nous perdre et nous fait ressentir la confusion d’une époque, il arrive à nous montrer des types hors du monde, brutaux, amoraux qui au final deviennent plus sympathiques que la pression policière et militaire qui se referme sur eux.
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Intérieur Nord, Marcus Malte, Editions Zulma, 2005
Soit un recueil de quatre longues nouvelles. Des histoires de deuils qui ne peuvent se faire, des histoires d’amour qui auraient pu avoir lieu, ou qui finissent dans le sang. Autant j’avais des réticences sur « La part des chiens » le précédent livre de Marcus Malte, très bien écrit mais qu’un trop plein de monstruosité rendait presque indigeste même si on y trouvait un ton, une force, une vision et de très beaux passages.
Dans ses nouvelles Malte fait preuve de plus de simplicité tout en conservant la maîtrise de son style. Quatre histoires donc qui parlent d’individus qui ont tout perdu, perdent tout, un monde de tristesse et de désolation servies par une écriture sèche et froide comme le Nord, comme la mort.
Des histoires qui restent en nous une fois le livre fermé, parce que les personnages que Marcus Malte décrit existent, vivent même si ils survivent plutôt, ont de l’épaisseur, ont une réelle consistance, on se souvient d’eux, on les rencontre, on les garde avec nous comme si on les avait vraiment rencontrés, tout cela est dû à l’écriture de Marcus Malte, qui par petites touches, loin de l’emphase, de la caricature, les accompagne avec justesse et tristesse.
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