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Racailles, Vladimir Kovlov, traduit du russe par Thierry Marignac, Editions Moisson Rouge, 2010
Le livre est découpé en plusieurs nouvelles dont une qui a la taille d’un court roman. Nous sommes plongés dans une cité russe à l’époque de la Perestroïka, des adolescents s’emmerdent, boivent se battent, s’humilient pour tuer le temps. Il ne se passe pas grand chose mais la tension est permanente, la violence peut surgir à tout moment.
L’écriture de Kovlov est puissante, sèche, le mot est toujours juste, l’auteur ne surplombe pas ce qu’il décrit, il montre ce qui est sans jugement, sans moral, il travaille sur la simplicité, la répétition des mots, des situations. Les phrases sont courtes, privilégient l’action même si on baigne dans l’inaction, faisant sentir une impression de mouvement inutile, de personnes coincées, ne pouvant s’extraire de leur environnement, du manque de futur. Le ton est agressif, dur, les dialogues sont très courts, impersonnels, le vocabulaire pauvre, cru et limité et pourtant grâce au style de l’auteur les textes ont une sombre beauté.
«On boit. Ça me tape sur la tête comme il faut. Je ferme les yeux et je comate aussi sec, je sais pas pendant combien de temps. Quand je me réveille, Orang-outang est en train de sauter Anokhina sur le divan et elle sourit la figure barbouillée de rouge à lèvres. Je repars dans le potage.
La deuxième fois, je suis réveillé par des cris. Tsigane tabasse Anokhina en gueulant :
- Tu m’as mordu la queue, salope. »
Un univers où les règles de vie sont apprises à coup de poing, à coup de pied des plus grands aux plus jeunes de façon immuable, le monde extérieur n’existe pas, les profs sont des ennemis, les filles des objets qu’on peut prendre, violenter, les parents sont des obstacles, des censeurs ou des pauvres types à mépriser. Ça se passe en Urss à une période précise, mais à quelques détails près ça pourrait se passer dans n’importe lequel de ces endroits tristes et vides où la misère sociale et affective empêche toute tendresse. Un livre très fort qui au final laisse la tristesse prendre le pas sur le dégoût.
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Sournois, Alexandre Clément, L’Écailler du Sud, 2007
Un adolescent qui grandit dans une cité et qui essaie de s’en sortir, le résumé de ce roman est simple. Mais au-delà de quelques clichés (la jeune d’origine Arabe en bute à sa famille et à son frère islamiste et voyou) l’auteur a un ton très personnel, grâce à une écriture proche du langage parlé qui est forte, surtout il évite d’abuser du langage argotique passant mal à l’écrit, Alexandre Clément sait doser cela, donne un rythme à son roman, crée une écriture rentre-dedans et efficace. Le héros surtout nous emporte, dans un discours désabusé et haineux sur presque tous les habitants de la cité, il arrive à nous toucher. Ce personnage ni héros, ni véritable loser qui semble apathique, ballotté, manipulé et qui au final suit sa ligne, fait ce qu’il désire, est nuancé et intéressant. On trouve une vraie méchanceté mais aussi beaucoup de tendresse et ce mélange donne son originalité à Sournois.
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Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, Thierry Jonquet, Le Seuil, 2006
« Pas d’états d’âme, il fallait réprimer. Le ministère de la Justice rétribuait Verdier pour cette tâche. Sinon l’ouvrier lambda qui avait vu sa voiture achetée à crédit partir en fumée, la mère de famille RMIste piégée par un autobus de la RATP enflammé par un cocktail Molotov ne comprendraient rien à la marche de la société. Ils exigeaient une sanction, à juste titre. »
Ce n’est pas possible, ce livre n’est juste pas possible.
Vous aimez passer des heures à regarder le « droit de savoir », vous aimez les reportages de M6 sur le travail des flics dans les quartiers, ce livre est fait pour vous. Vous pensez que les choses ne sont peut-être pas si simples, que la violence est d’abord économique, alors vous n’êtes qu’un dangereux laxiste, un angéliste, un droit-de-l’hommiste qui refuse de voir la réalité en face, heureusement Thierry Jonquet va vous ouvrir les yeux.
A travers l’histoire d’une jeune prof commençant sa carrière dans un quartier populaire, il égrène tous les poncifs sur les quartiers.
On parle dans ce livre de la violence contre les manifestations lycéennes de la part des jeunes de quartier populaires, des jeunes tous antisémites, du quadrillage des quartiers par les salafistes, des trafics de drogues, de la prise en main d’un jeune par un djihadiste, de réflexions sur le conflit israélo-palestinien évidemment repris bêtement par les jeunes, jusqu’aux inévitables tournantes, la polygamie, sans parler des émeutes, des pères démissionnaires, etc. Le monde se divise entre rappeur sexistes et incultes, islamistes et nanas stupides et passionnées par la star’ac, la description des jeunes montre un mépris impressionnant. Il les décrit n’ayant aucun discernement ni esprit critique (à part un seul qui hélas va devenir intégriste) mais l’auteur de son côté gobe tous les reportages sécuritaires télévisuels pour les recracher tels quels sur le papier, sans aucune distance. Il a le discours binaire qu’il reproche à ces jeunes, sa vision de l’islam est la même que celle de Houellebecq (mais au moins ce dernier écrit bien).
Quand aux autres personnages, les syndicalistes, les « trotskistes » (des vieux comptes à régler ?), les pro palestiniens, les psychiatres « laxistes » sont caricaturés comme on n’ose plus le faire au Figaro, par contre le flic et le juge sont plutôt sympas.
Bien sûr, Jonquet n’est pas un Sarkozyste (même si on l’imagine dire « je ne voterais pas pour lui mais il dit quand même parfois des choses justes »), non il reste un homme de gauche, qui doit vouloir une police de gauche, des prisons de gauches, des matraques avec de la mousse, des tazers qui ne font pas trop mal…
Tout ce qu’il écrit est peut-être vrai mais ramassé en un seul lieu, vu d’un seul côté, d’un seul point de vue, sans nuance (le passage sur les émeutes urbaines est à ce niveau effarant de simplisme), cela ne peut que développer un racisme à l’instar de l’antisémitisme dénoncé.
Le pire c’est que l’ensemble participe de la confusion générale qu’il prétend combattre, ce livre n’est qu’un livre de plus sur la stigmatisation généralisée d’une population, cette classe dangereuse qui fait tellement peur face à cette jolie république qu’il faut à tout prix sauver (C’est écrit en quatrième de couverture : « ce roman dit des territoires que la République se doit de reprendre au plus vite à la barbarie. » (sic)). Il a beau citer Marx (sur le lumpenprolétariat) et Hugo, c’est plutôt à Pernaud, Chazal ou Pujadas que l’on pense.
L’unique intérêt de ce livre c’est de voir comment un auteur progressiste bascule dans le cliché réactionnaire, comme un des éminents représentants de ce nid de gauchistes qu’était le néopolar à la française en est arrivé là, de voir comment en partant de la description de la barbarie capitaliste il en est venu à désigner comme barbares ceux qui sont justement les premières victimes de ce capitalisme, comment la fascination de Jonquet pour le mal (il en a fait de bons livres autrefois) a fini par l’aveugler.
En abandonnant une grille de lecture marxiste, socialiste ou autre, il se trouve démuni et en vient à aligner des pensées toutes faites qui ne peuvent appeler qu’au retour à l’ordre, à coup de matraque, de police, comme un étrange retour de bâton post soixante-huit. Ceux qui pensent différemment ne peuvent qu’être des soixante-huitards attardés, des imbéciles. Tant pis si pour Jonquet je fais partie de ceux qui refusent la réalité. J’espère faire toujours partie de ceux qui ne hurlent pas avec les loups, et pour rester parmi les animaux, de ne jamais devenir un rhinocéros à la Ionesco.
Bon on peut être en désaccord politiquement, pourquoi pas ?, si seulement c’était un roman noir. En post face, il cite quelques faits réels ayant eu lieu et dit que le reste est de la littérature. Mais elle est où la littérature ? L’écriture est factuelle, journalistique, l’intrigue est sans intérêt, pourquoi cette histoire du gothique qui n’a rien à voir avec le reste, pour donner l’impression que le mal est partout (la paranoïa, ça se soigne) ?, les coups du sort qui s’abattent sur le pauvre Lakdar, c’est n’importe quoi… le livre ne commence jamais vraiment, au niveau purement intrigue il y a au moins deux cents pages de trop (au niveau global ce livre est entièrement en trop).
Il peut y avoir de bons livres de romanciers de droite (voir Ellroy par exemple qui fait de sa paranoïa et de ses obsessions matières à romans), encore faut-il construire quelque chose, faire confiance à la littérature, ça fait un petit temps que Jonquet n’y croit plus, comme il ne croit plus en grand-chose. C’est triste pour lui, triste pour nous qui aimions ce qu’il faisait avant, triste pour le roman noir français.
Cher Jonquet, éteins (je me permets le tutoiement, c’est mon côté gauchiste) ta télé, ou alors change de chaînes, matte toi de bon vieux polar, et arrête de lire l’Express ou le Point, arrête de faire la fête avec Finkielkraut, Ferry et consorts et remets-toi à écrire, sinon j’ai bien peur que ta glissade vers la droite ne soit pas prête de s’arrêter.
Publié dans Critiques, h-i-j, Thierry Jonquet
Marqué avec banlieue, Editions Seuil, Thierry Jonquet
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