Archives par mot-clef : Alain Gagnol

Alain Gagnol, 2003

BM : Après tes trois premières romans qui étaient assez proches, est-ce qu’avec celui-ci il y a un passage à autre chose ?
Alain Gagnol : Oui, oui, il y a un grosse transformation. Comment dire, là j’ai beaucoup joué le côté de la lecture alors qu’avant j’étais quand même très sec, là cette fois j’ai vraiment joué le jeu de l’histoire parce que dans une première version, l’histoire était beaucoup plus lourde, beaucoup plus noire et ça en était même pesant. Il y avait à un moment un passage où la femme, elle prenait la parole, là c’était plus possible, c’était étouffant, je me suis rendu compte que j’avais une bonne histoire mais que je l’avais étouffée à force de vouloir être trop… Trop je ne sais même pas quoi… En tout cas j’avais empêché l’histoire de respirer. Cette fois j’ai voulu que l’histoire soit fluide et qu’on lise très vite, en fait j’ai beaucoup pensé aux lecteurs alors qu’avant c’était une question que je ne me posais pas. Je dirais que la grosse différence, elle est là… Continuer la lecture

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La Femme Patiente, Alain Gagnol, le Cherche Midi, 2002

Une femme attend devant la maison d’un homme macho et égoïste, elle ne dit rien, ne demande rien. Entre ces deux personnes va se créer un rapport étrange fait de domination, d’humiliation mais qui domine ?
Alain Gagnol crée un mystère avec un début simple et fort. L’histoire est d’une grande limpidité mais parle sans avoir l’air d’y toucher de la soumission, la cruauté, l’indifférence à l’autre, la responsabilité, l’attachement…
On retrouve aussi un thème important d’Alain Gagnol, le parcours initiatique, la transformation. Dans ses trois premiers très bon livres, Alain Gagnol faisait le portrait d’hommes qui n’arrivaient pas à vivre, et essayaient désespérément de rentrer en contact avec le monde. Dans celui-ci, il décrit le chemin d’un homme qui a sa petite vie, égoïste, qui ne respecte pas les autres et surtout les femmes qu’il drague et jette, et qui, confronté à une altérité qu’il ne comprend pas, va devoir changer, s’ouvrir.
Mais à la différence de ses livres précédents, il essaie d’aller vers l’extérieur, son œuvre jusqu’à présent centrée sur le narrateur, s’excentre sur le personnage pivot de ce livre, soit la femme patiente, tout d’un bloc de violence rentrée. Alain Gagnol semble vouloir aussi s’ouvrir, il quitte légèrement la noirceur totale qui faisait sa force pour ne pas risquer l’asphyxie.
On est encore loin d’une franche rigolade, juste que Gagnol insiste moins sur la noirceur pour aller encore plus vers la simplicité à la limite du décharnement, limite qu’il ne franchit pas grâce à la force de ses personnages.
Son écriture est rapide, directe, faite de dialogues, et de courts passages entre peu de description. Toujours la volonté de retranchement de l’auteur qui crée un style très sec sans aucune fioriture, d’utiliser un vocabulaire simple à la recherche du mot juste.Un livre glaçant qui suit une ligne solide.

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Alain Gagnol, 2001

Je rencontre Alain Gagnol accompagné de ses enfants aux journées Sang d’Encre de Vienne, c’est mon premier entretien, je suis un peu nerveux, ce qui rend l’entretien un peu désordonné. Comme dans ses romans, ses réponses sont concises, il essaie de trouver le mot juste…

BM : Il me semble que vous êtes un peu en marge dans le milieu du polar. Il me semble que dans vos livres, l’intrigue n’est pas du tout primordiale ?
Alain Gagnol : oui, oui, c’est même ce qui fait mon problème en fait. Je suis vraiment à la limite, Raynal, le directeur de la série noire, quand je lui ai envoyé les Lumières de Frigo, il m’a dit qu’au niveau intrigue, au niveau péripéties, pour les lecteurs de la Série Noire, c’est vraiment la limite acceptable.

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Est-ce que Est-ce que les aveugles sont plus malheureux que les sourds ?, Alain Gagnol, La Noire, Gallimard, 2000

Une bande de jeunes à la sortie de l’adolescence, avant l’entrée dans le monde adulte, soit la description d’un passage de la grisaille à la grisaille. Ce groupe traîne de beuveries en soirées ennuyeuses, de bastons en baises saumâtres. Les coups pleuvent sans raison, la haine jaillit d’un rien, pour tromper l’ennui. Un vague projet de meurtre sur l’amante du héros tient lieu d’occupation, d’excitation molle.
Comme pour ses autres romans, Gagnol conte l’histoire d’individus pour qui c’est déjà trop tard, pour qui la vie est bloquée par des rémanences du passé, de l’enfance et qui luttent pour s’en sortir, pour renaître en eux-mêmes. Le style renforce cela, avec des phrases courtes, heurtées, une impression de répétition, une difficulté à avancer avec quelques envolées, comme des trouées dans ce monde étouffant. Le vocabulaire est volontairement limité, tout en étant comme toujours avec Gagnol, très précis, les dialogues sont extrêmement réalistes et vivants dans leur absurdité et leur désespoir caché.
Pour les descriptions, on tend aussi à l’abstrait, des cubes, des blocs de béton qui pourraient être posés n’importe où, traversés de lignes, les rails d’un train, promesse d’un ailleurs peut-être meilleur, loin de l’enfermement, loin de cette vie désespérante. Mais ce ne sont que des espoirs vains, les « expatriés » ne semblent guère plus heureux, pour échapper à la stagnation, le seul chemin ne peut qu’être intérieur. L’épure du style de Gagnol prend alors tout son sens, colle à cette idée de rédemption, se débarrasser des scories pour aller au plus important.

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Les lumières de frigo, Alain Gagnol, Série Noire, Gallimard, 1997

Une histoire d’une grande simplicité, celle d’un tueur à gage, Alexis, qui raccroche par lassitude et par amour, mais qui malencontreusement blesse et envoie dans le coma celle qu’il aime. S’ensuit une dérive d’Alexis poursuivi par ses ex-collègues et ses souvenirs.
L’intrigue proprement dite à une importance très relative et cela n’empêche nullement ce livre d’être passionnant, ne vaut-il pas mieux un roman noir avec une intrigue sommaire mais qui te tient les tripes et ne te les lâche pas, qu’un livre avec une intrigue béton, des personnages étoffés mais qui indiffère par la faiblesse de son style, de son rythme, la fadeur de son atmosphère. Le style est magistral de retenu. Toujours peu de descriptions, de métaphores (l’abus des métaphores et comparaisons n’est-il pas une des plaies du roman noir ?), on va comme toujours avec Gagnol à l’essentiel. Direct. Alors que dans ces pages est censé régner une chaleur écrasante, on se trouve plongé dans un bain d’eau glacée, pour n’en sortir qu’embué, troublé, transi, au plus près de ce qu’éprouve le héros, plus attentif aux battements de son coeur, plus intéressé par son errance que par la température extérieure.
Il est impossible de situer où se passe le roman, dans n’importe quelle petite ville, dans des lieux traversés d’autoroutes, on l’impression qu’il y fait toujours nuit même en pleine journée, on est perdu dans le temps (et la construction astucieuse et originale du roman renforce cette impression), dans l’espace, Gagnol donne toujours peu d’éléments pour nourrir notre imaginaire, il nous laisse faire le travail, nous oblige à injecter nos propres images, nos propres angoisses sur les pages. Chacun se fait son roman avec les éléments fournis. Cela peut rebuter les lecteurs habitués qu’on leur prenne la main pour les emmener dans des endroits parfois accueillants, parfois effrayants, en tout cas, des endroits bien décrits ou tout est à sa place, confortable. Ici pas de passage qui surnage, de moments plus ou moins forts, d’effets de manche, cela se lit d’un bloc avec de rares respirations (le début étrangement bucolique, et une rencontre entre le héros et sa soeur). Juste une longue coulée. Mais le voyage en vaut la peine.

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M’sieur, Alain Gagnol, Série Noire, Gallimard, 1995

Ce premier livre impose un univers et un style personnels. Un groupe de quatre gangsters viennent de tuer un flic après un coup raté, ils partent à la recherche de la femme de ce flic, témoin gênant, pour la tuer. Parmi ces quatre gangsters, un débutant, surnommé « M’sieur », mal dans sa peau, obéissant sans trop savoir pourquoi, pour être quelqu’un, pour tromper l’ennui.
Premier roman noir de Gagnol, premier coup de maître. Gagnol travaille sur une véritable dilatation du temps, il prend un épisode classique des romans noirs, épisode qui pourrait être expédié en dix pages, soit des petits malfrats qui se retrouvent après un coup foireux et s’enfoncent dans leurs erreurs, et malaxe ce matériel, le distord, le distend pour voir ce que ça peut cracher, ce qu’il y a au fond, ce qu’on peut voir à travers ces clichés retravaillés. Gagnol va à l’essentiel, réduit les évènement à quelques sensations, les descriptions à quelques détails, une vieille ampoule suffit à l’auteur pour décrire des chambres d’hôtel minable, pas besoin de plus. Ainsi débarrasser de tout ce qui l’encombre, Gagnol peut mettre à nu des sentiments, peut essayer d’aller à une sorte de condensé de l’être humain. En commençant par M’sieur, un jeune homme, disciple soumis, embarqué là dedans sans trop savoir pourquoi, qui n’arrive pas à penser, il ressent juste: peur : peur, ennui, colère, odeur, au-delà du bien et du mal, parce que la seule chose qui l’intéresse c’est d’être quelqu’un, d’être accepté et que tout se passe bien.

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