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Je tue les enfants français dans les jardins, Marie Neuser, 2011, Editions L’Ecailler

Un livre qui inaugure la résurrection bienvenue des éditions L’Ecailler, un livre sur la plongée d’une jeune prof d’italien dans l’enfer d’une classe d’élèves pauvres, sur la violence qu’elle subit de leur part, sur la peur puis la haine qu’elle développe.
L’écriture de Marie Neuser est forte, tendue, rapide avec des phrases qui claquent, un rythme prenant. Elle laisse exprimer la haine de son héroïne sans la retenir, comparant ses élèves à des animaux, à de la merde qui la salit en permanence, ça a l’avantage d’être directe, tripale, remuant elle n’aseptise pas la violence qu’elle ressent ainsi le style est fort mais le propos pose problème. L’idée que ce serait proche d’un récit (en quatrième de couverture est écrit que « tout laisse à penser que certaines scènes dépeintes ne sont pas loin d’être du vécu… ») pourrait désamorcer la critique, comment pourrait-on remettre en cause un vécu ? Sauf que ça reste un roman qui propage un discours qui est loin d’être anodin.
L’héroïne se retrouve dans un monde violent, sexiste, OK, il ne s’agit pas de nier que ça existe mais est gênante la référence au travail d’instit de son père et son parfum de c’était mieux avant (ha le bon temps de l’école communale, de l’uniforme, et à l’époque du pensionnat, ça filait droit, les profs étaient respectés, l’instruction aussi, etc. )
Est gênante aussi cette façon de mettre en exergue une élève modèle, Samira, pour se dédouaner et ainsi enfoncer tous les autres, masses débilitantes et violentes (qui rappelle le Y en a des biens de Didier Super), ça devient vraiment problématique lorsque l’héroïne (l’auteure si c’est du vécu ?) dit refuser toute analyse politique et sociologique.
Ça pourrait être des faits bruts jetés ainsi et le lecteur en fait ce qu’il veut, pourquoi pas ? sauf que Marie Neuser écrit « J’ai donc cessé de croire à tout ça, tout ce baratin sociologique à tendance marxiste qui tend à transformer les bourreaux en victimes. Et de plus en plus, alors que mon visage se marque des griffures de la haine, je n’accepte plus aucune explication, plus aucune excuse. Je crache sur le pardon. Je méprise au plus haut point l’angélisme de bon ton qui voudrait nous faire croire que derrière toutes cette merde, sous les pelures de la connerie et de l’orgueil, dort un bon fond de la bonne petite créature abusée par la Société. » C’est fatigant de lire que si on a une analyse marxiste (mais j’imagine qu’une analyse libertaire ou toute approche sociétale serait critiquée de la même façon) on serait angélique, ignorant que dans certains lieux, à certains moments la violence existe, ce serait angélique de croire que les inégalités sociales, la violence économique produit de la violence entre les individus, surtout dans les milieux les plus pauvres ?
Sans analyse marxiste, sans analyse des rapports de dominations sociaux, culturels et symboliques (bien représentés par cette professeure d’italien fille d’instit mariée à un si gentil libraire, tous deux ne semblent pas connaître Bourdieu), sans analyse de la façon dont est traité le système éducatif dans un système capitaliste on ne peut qu’en arriver à une vision biologique réactionnaire, d’une meute d’animaux, de fauves sans humanité, n’ayant aucune excuse et qu’on peut abattre pour ne plus être dérangés.
Dans un contexte réactionnaire et répressif où se répète à l’envie (et ce en contradiction avec toutes les analyses sociologiques sérieuses) que les jeunes seraient de plus en plus des assassins en puissance qu’il faut enfermer de plus en plus jeune, de plus en plus longtemps, ce livre participe à l’idée que la violence, la petite « délinquance » seraient déconnectées de tout contexte sociale, reprenant la vision d’un Alain Bauer, d’un Finkielkraut, bref de toute la pensée dominante actuelle de droite se diffusant de plus en plus dans une certaine classe moyenne désemparée, représentée par le personnage de ce livre (et de son auteure ?).
Autant relire Racailles de Vladimir Kovlov vu du côté des petites frappes (ces bourreaux que les gauchistes voient comme des victimes), avec un regard sans angélisme, sans complaisance et sans jugement, on en sort remué aussi mais sans cette idée que seule la répression est la seule solution.

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