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Les visages écrasés, Marin Ledun, Seuil, 2011
Marin Ledun nous immerge brutalement dans son roman, en quelques pages le cadre est posé, une médecin du travail reçoit un patient dépressif, l’écoute puis le tue. En suivant cette femme au bout du rouleau, l’auteur va mettre à nu la violence du management moderne qui est devenu médiatique suite aux suicides à France Telecom,
On assiste à la description d’un système de déshumanisation méthodique, l’auteur montre que la violence va du haut de la hiérarchie vers le bas mais transforme aussi tous les rapports sociaux, il montre comment l’humain devient alors un rat de laboratoire prêt à déchiqueter son congénère, on sent que Marin Ledun connait son sujet mais ce n’est pas un essai technique, Les visages écrasés est aussi le portrait d’une femme qui voudrait que les choses changent mais qui bascule dans la folie face à la situation paradoxale de devoir sauver des gens pour qu’ils retournent dans le lieu qui les détruit et ne perçoit qu’une solution extrême pour s’en sortir, une solution pour casser la machinerie qui broie ces individus.
L’écriture de Marin Ledun est au plus près d’elle, nerveuse, froide, saccadée en écho à son angoisse qui se développe, des phrases courtes, des répétitions qui font ressentir son enferment mentale, il sait transmettre la tension de l’héroïne et nous faire partager son impression qu’il n’y a pas d’échappatoire.
« Deuxième principe de réalité : Hervé Sartis m’attend devant la porte du cabinet. Cartable à la main, imperméable sur le dos. Ses paupières sont rouges et toute forme de vitalité a disparu de ses traits. L’ombre de lui-même.
Je pense : Les syndicats l’ont laissé tomber, lui aussi.
Comme moi, comme Fournier, comme Vasseur.
Les clefs trouvent le chemin de la serrure, presques toutes seules. Je m’écarte pour le laisser passer. Il file s’asseoir sur une chaise, sans un mot. Je referme derrière moi. Sans prendre le temps d’aller me sécher, je m’installe en face de lui et le contemple avec tristesse. »
On se dit que ça aurait pu être plus resserré mais le ressassement de la pensée de l’héroïne, l’accumulation de cas cliniques, pathologiques répondent au mal être de tous ces travailleurs qui jour après jour continuent d’aller au travail comme s’ils allaient à l’abattoir, elle veut leur redonner une histoire, une vie, une identité et on sent que c’est aussi le projet de Marin Ledun.
Un roman fort et dérangeant sur la guerre économique et la dévastation qu’elle produit au niveau le plus intime.
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La guerre des vanités, Marin Ledun, Série Noire, Gallimard, 2010
Le début est intrigant avec ces adolescents qui se suicident les uns après les autres dans la petite ville de Tournon qui borde le Rhône, on est tout de suite dans l’histoire et on a envie d’en savoir plus. On est dans du classique, le flic au bout du rouleau qui s’engueule avec sa hiérarchie et qui se trouve associé à un flic plus jeune et moins expérimenté. Le rythme est prenant mais le chemin balisé. Descriptions courtes et efficaces de cette ville et de ses habitants, dialogues nombreux, informations distillées au fur et à mesure, c’est une belle mécanique à la manière de Dominique Manotti mais parfois on voit trop les engrenages, les vis, ici une fausse piste, là un élément montré au lecteur puis oublié qu’on sait retrouver plus tard, les atermoiements du héros et ses questionnements pour que le lecteur ne soit pas perdu, le doute du héros face à son enquête (un peu trop appuyé et répétitif au centre du roman) avant l’accélération finale… on sait où on va même si l’écriture nerveuse et les rebondissements font qu’on lit l’ensemble avec plaisir surtout que Marin Ledun sait éviter les réponses trop attendues que son début semble présagées, il évite aussi la violence complaisante, le malsain qu’on aurait pu craindre pour décrire ces adolescents qui font peur et que les adultes veulent toujours trop protéger.
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