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Betty, Arnaldur Indridason, traduit de l’islandais par Patrick Guelpa, Editions Métailié, 2011

Le dispositif paraît simple, une narration sur deux niveaux, le premier est en flash-back l’histoire de la rencontre avec Betty, une femme séductrice qu’on imagine très vite fatale, le deuxième au présent est la description de la prison, des interrogatoires, de comment on tente de faire craquer quelqu’un, le passage d’un niveau à l’autre est très fluide et transparent, on va d’une manipulation à l’autre, Arnaldur Indridason ne cherche pas à perdre le lecteur, au contraire, ce dernier est en avance face à la naïveté du personnage principale, il devine très vite que cette Betty ne semble pas très honnête et l’on prend un certain plaisir pervers à voir comment elle tisse sa toile et y enferme sa proie.
Ainsi nous savons où cela nous mène, le personnage principale est en prison, donc l’intrigue est volontairement prévisible, et si un twist scinde le livre en son centre, il change sans le changer, c’est ce qui en fait sa force, l’angle de vision, on imagine d’ailleurs le travail qu’a dû fournir Patrick Guelpa pour la traduction. Pourtant on a toujours envie d’en savoir plus grâce au talent d’Arnaldur Indridason, même si la dernière partie sur l’enquête perd en force dévoilant ce qui a déjà été dévoilé dans l’esprit du lecteur et par là dévoile aussi quelques ficelles un peu grosses. Peu importe puisque l’histoire est plus celle d’une fascination qu’un roman à intrigue, c’est le récit d’une obsession, et on a l’impression de tourner en rond fidèle en cela à la pensée de quelqu’un qui refuse de comprendre ce qui lui arrive.
L’écriture est très simple, elle aussi, dense, précise, pas de fioritures, de descriptions inutiles, Arnaldur Indridason tient son sujet, il est sûr de son style, il n’a pas besoin de rajouter du brillant, du superflu, de vouloir que toutes les phrases claques avec un vocabulaire clinquant comme, hélas, tant d’auteurs de romans noirs qui veulent en faire trop, qui cherche le tape-à-l’œil, veulent écraser le lecteur dans des livres de cinq cent pages dont deux cents de trop. Ce n’est pas le cas ici, on est impressionné aussi parce que l’auteur ne cherche pas à nous impressionner, c’est une écriture qui ressasse, qui fait comme des vagues qui prennent petit à petit de la puissance.
« Je vais mieux quand je regarde ce qui s’était passé comme si c’était un rêve. Comme si c’était irréel. Comme quelque chose qui ne s’est jamais passé. C’est comme ça que je préfère voir les choses. Comme quelque chose que je vois devant moi et qui ne s’est jamais passé. Et je sais que bientôt je me réveillerai et qu’alors, je ne serai plus dans cette cellule crasseuse, mais chez moi dans ma chambre et que je regarderai sur la table de nuit la photo de papa qui me sourit comme toujours.
Il faut seulement que je me réveille.
Si seulement je pouvais me réveiller. »
Ainsi on s’immerge doucement, par ce travail sur le rythme et la répétition, dans l’esprit torturée d’une personne qui se retrouve malgré elle, par attrait pour le sexe et l’argent facile, piégée de toute part et qui, sachant la vérité, persiste dans son aveuglement.

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Morte la bête, Lotte et Soren Hammer, traduit du danois par Andreas Saint-Bonnet, Actes Sud/Actes noirs, 2011

Au départ, on craint le pire, ça se passe en Scandinavie, un crime horrible, une fille qui fait des reproches à son père policier (ce sera heureusement vite mis de côté), un style passe-partout, un groupe de flics dont chacun a un caractère précis qui bougera peu, on pense se trouver face à un clone de Camilla Läckberg, faiseuse de best-seller sans intérêt de la même édition Actes Sud/Actes Noirs, mais le livre est mieux que ça.
On ne trouve pas chez Lotte et Soren Hammer, ce qui est insupportable chez Läckberg, ces longs passages mièvres et moralistes sur la famille du héros qu’on croirait sortis de magazines dits féminins et ces enquêtes qui jouent sur un mystère construit artificiellement, là le style n’est guère mieux, il est illustratif, ni nul ni prenant, par contre les auteurs nous immergent dans une intrigue forte et tenue dont le déroulement est bien menée.
L’idée du livre de prendre à bras le corps le sujet de la pédophilie est intéressante, c’est un thème récurrent dans les thrillers à sensation mais là, ils dépassent leur sujet : des meurtres sont commis dont les victimes sont des pédophiles, les meurtriers jouent la carte médiatique et politique pour faire que la société devienne plus répressive. Nous suivons des policiers qui doivent enquêter sur ces meurtres et aussi se coltiner une opinion publique de plus en plus hostile qui prend partie pour les assassins et qui va mettre des bâtons dans les roues des enquêteurs, cela crée une tension et un intérêt croissant, on a l’impression d’être avec les flics qui nagent à contre-courant face à cette population qui prend goût au lynchage. Ainsi le fait que la pédophilie soit un sujet rabattu devient un des enjeux du livre et même si l’intrigue s’effiloche sur la fin, il montre assez efficacement comment un fascisme rampant peut naître sur le dos de ses monstres des temps modernes que sont les pédophiles, comment on peut détourner les gens d’autres enjeux en les prenant pour boucs émissaires.
Les auteurs ne font pas dans le spectaculaire ou les rebondissements incessants, ils nous donnent les clés assez vite, ne cherchent pas à jouer contre le lecteur, l’intérêt n’est pas dans le « qui a tué ? » mais plutôt dans le comment les flics vont se dépatouiller des différentes embuches qu’on leur met, nous ne sommes pas laissés à l’écart ou manipulés par les auteurs. La surprise, le retournement de situation est souvent une facilité du roman noir pour créer une attention superficielle, Lotte et Soren Hammer n’ont pas besoin de ces ficelles pour nous amener à les accompagner.
Dommage que le style soit aussi plat et scolaire, si l’écriture avait été aussi resserrée et précise que l’histoire, on aurait été face à un grand livre.

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Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, Thierry Jonquet, Le Seuil, 2006

« Pas d’états d’âme, il fallait réprimer. Le ministère de la Justice rétribuait Verdier pour cette tâche. Sinon l’ouvrier lambda qui avait vu sa voiture achetée à crédit partir en fumée, la mère de famille RMIste piégée par un autobus de la RATP enflammé par un cocktail Molotov ne comprendraient rien à la marche de la société. Ils exigeaient une sanction, à juste titre. »
Ce n’est pas possible, ce livre n’est juste pas possible.
Vous aimez passer des heures à regarder le « droit de savoir », vous aimez les reportages de M6 sur le travail des flics dans les quartiers, ce livre est fait pour vous. Vous pensez que les choses ne sont peut-être pas si simples, que la violence est d’abord économique, alors vous n’êtes qu’un dangereux laxiste, un angéliste, un droit-de-l’hommiste qui refuse de voir la réalité en face, heureusement Thierry Jonquet va vous ouvrir les yeux.
A travers l’histoire d’une jeune prof commençant sa carrière dans un quartier populaire, il égrène tous les poncifs sur les quartiers.
On parle dans ce livre de la violence contre les manifestations lycéennes de la part des jeunes de quartier populaires, des jeunes tous antisémites, du quadrillage des quartiers par les salafistes, des trafics de drogues, de la prise en main d’un jeune par un djihadiste, de réflexions sur le conflit israélo-palestinien évidemment repris bêtement par les jeunes, jusqu’aux inévitables tournantes, la polygamie, sans parler des émeutes, des pères démissionnaires, etc. Le monde se divise entre rappeur sexistes et incultes, islamistes et nanas stupides et passionnées par la star’ac, la description des jeunes montre un mépris impressionnant. Il les décrit n’ayant aucun discernement ni esprit critique (à part un seul qui hélas va devenir intégriste) mais l’auteur de son côté gobe tous les reportages sécuritaires télévisuels pour les recracher tels quels sur le papier, sans aucune distance. Il a le discours binaire qu’il reproche à ces jeunes, sa vision de l’islam est la même que celle de Houellebecq (mais au moins ce dernier écrit bien).
Quand aux autres personnages, les syndicalistes, les « trotskistes » (des vieux comptes à régler ?), les pro palestiniens, les psychiatres « laxistes » sont caricaturés comme on n’ose plus le faire au Figaro, par contre le flic et le juge sont plutôt sympas.
Bien sûr, Jonquet n’est pas un Sarkozyste (même si on l’imagine dire « je ne voterais pas pour lui mais il dit quand même parfois des choses justes »), non il reste un homme de gauche, qui doit vouloir une police de gauche, des prisons de gauches, des matraques avec de la mousse, des tazers qui ne font pas trop mal…
Tout ce qu’il écrit est peut-être vrai mais ramassé en un seul lieu, vu d’un seul côté, d’un seul point de vue, sans nuance (le passage sur les émeutes urbaines est à ce niveau effarant de simplisme), cela ne peut que développer un racisme à l’instar de l’antisémitisme dénoncé.
Le pire c’est que l’ensemble participe de la confusion générale qu’il prétend combattre, ce livre n’est qu’un livre de plus sur la stigmatisation généralisée d’une population, cette classe dangereuse qui fait tellement peur face à cette jolie république qu’il faut à tout prix sauver (C’est écrit en quatrième de couverture : « ce roman dit des territoires que la République se doit de reprendre au plus vite à la barbarie. » (sic)). Il a beau citer Marx (sur le lumpenprolétariat) et Hugo, c’est plutôt à Pernaud, Chazal ou Pujadas que l’on pense.
L’unique intérêt de ce livre c’est de voir comment un auteur progressiste bascule dans le cliché réactionnaire, comme un des éminents représentants de ce nid de gauchistes qu’était le néopolar à la française en est arrivé là, de voir comment en partant de la description de la barbarie capitaliste il en est venu à désigner comme barbares ceux qui sont justement les premières victimes de ce capitalisme, comment la fascination de Jonquet pour le mal (il en a fait de bons livres autrefois) a fini par l’aveugler.
En abandonnant une grille de lecture marxiste, socialiste ou autre, il se trouve démuni et en vient à aligner des pensées toutes faites qui ne peuvent appeler qu’au retour à l’ordre, à coup de matraque, de police, comme un étrange retour de bâton post soixante-huit. Ceux qui pensent différemment ne peuvent qu’être des soixante-huitards attardés, des imbéciles. Tant pis si pour Jonquet je fais partie de ceux qui refusent la réalité. J’espère faire toujours partie de ceux qui ne hurlent pas avec les loups, et pour rester parmi les animaux, de ne jamais devenir un rhinocéros à la Ionesco.
Bon on peut être en désaccord politiquement, pourquoi pas ?, si seulement c’était un roman noir. En post face, il cite quelques faits réels ayant eu lieu et dit que le reste est de la littérature. Mais elle est où la littérature ? L’écriture est factuelle, journalistique, l’intrigue est sans intérêt, pourquoi cette histoire du gothique qui n’a rien à voir avec le reste, pour donner l’impression que le mal est partout (la paranoïa, ça se soigne) ?, les coups du sort qui s’abattent sur le pauvre Lakdar, c’est n’importe quoi… le livre ne commence jamais vraiment, au niveau purement intrigue il y a au moins deux cents pages de trop (au niveau global ce livre est entièrement en trop).
Il peut y avoir de bons livres de romanciers de droite (voir Ellroy par exemple qui fait de sa paranoïa et de ses obsessions matières à romans), encore faut-il construire quelque chose, faire confiance à la littérature, ça fait un petit temps que Jonquet n’y croit plus, comme il ne croit plus en grand-chose. C’est triste pour lui, triste pour nous qui aimions ce qu’il faisait avant, triste pour le roman noir français.
Cher Jonquet, éteins (je me permets le tutoiement, c’est mon côté gauchiste) ta télé, ou alors change de chaînes, matte toi de bon vieux polar, et arrête de lire l’Express ou le Point, arrête de faire la fête avec Finkielkraut, Ferry et consorts et remets-toi à écrire, sinon j’ai bien peur que ta glissade vers la droite ne soit pas prête de s’arrêter.

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Saisie, Stephane Hereng, Atout Editions, 2002

Un petit patron ruiné pète les plombs, il n’a plus rien à perdre, il tue l’huissier venu constater les dégâts et prend en otage un grand patron qui veut être un repreneur.
Ce road movie tendu se déroule avec un bon rythme grâce à une intrigue efficace d’une grande simplicité et qui tient la route, avec de nombreuses interactions, à tout moment on sent qu’il peut y avoir un basculement, on ne sait pas trop où l’auteur nous mène et c’est plutôt agréable, et la fin qui s’effiloche rend le livre original.
Tout cela est raconté avec un dispositif simple et ingénieux constitué d’une alternance entre les pensées haineuses du narrateur et des dialogues, pas de description ni psychologie inutile. Cette construction nerveuse faite d’aller-retour rapide est la principale qualité du livre par exemple par le décalage entre ce que le narrateur pense et ce qu’il dit, écart qui laisse imaginer les raisons qui l’ont mené dans cette situation merdique.
Par contre, Stephane Hereng a une écriture faite de phrases courtes qui se veut rapide, agressive remuante mais ce n’est pas toujours très maîtrisé. La méchanceté est une question de dosage et à trop vouloir en faire, à trop vouloir dire, montrer on reste à distance, on sent l’intention de l’auteur, on voit le travail, bref ça manque de légèreté. Parfois l’auteur tape juste mais il veut taper à chaque phrase, il veut toujours passer en force, montrer son talent et nous empêche d’entrer dans le livre.
C’est dommage parce qu’il y a une véritable ambition, un intérêt pour la forme, quelques beaux passages (surtout dans la dernière partie du livre pendant laquelle Stephane Hereng semble lâcher un peu de lest), il ne manque pas grand chose pour faire de Saisie un livre fort et tenu.

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Ad vitam aeternam, Thierry Jonquet, Seuil policier, 2002

Qu’est-il arrivé à Thierry Jonquet pour qu’il nous livre ce livre ennuyeux, didactique et mal fichu ? C’est un mystère autrement plus intéressant que celui qui baigne Ad Vitam Aeternam : une étrange fratrie spécialiste de la mort que rencontre Anabel, ancienne  » infirmière  » d’un magasin de piercing.
On reconnaît les obsessions (la marque de fabrique ?) de Joncquet : le corps et comment on peut en jouer, le torturer, le transformer, la monstruosité, le mal, la mort, etc. Mais alors qu’avant ces différentes thématiques nourrissaient ces livres, relançaient l’intrigue, donnaient un sous texte, une ambiance particulière et angoissante, elles ne deviennent que l’objet d’une sorte de cours, le professeur Jonquet nous parle du branding, de l’expo de von Hagens à Mannheim, de bestioles qui ne vieillissent pas (les tardigrades vus au microscope sur trois pages, si vous êtes nostalgique de vos cours de bio…), des différentes pratiques mortuaires, sur Tchernobyl et ses conséquences, alors oui, c’est documenté, c’est précis, mais sur des pages et des pages, on s’ennuie un peu, on ne lit pas des romans noirs pour lire des leçons mais pour être troublé, dérangé, pour sentir une vibration. Après les tartines explicatives étalés, dur dur de se passionner, de s’intéresser à l’histoire, de s’attacher aux différents personnages.
De même la déviation vers le fantastique passe mal, ça se veut une allégorie sur je ne sais quoi : le combat entre le bien et le mal à travers les siècles ? Le corps exposé, transformé par désir d’immortalité ? Ce n’est pas très original. L’intrigue est d’une pauvreté surprenante ainsi cette conversation de dernière minute pour expliquer le fin mot de l’histoire, même un débutant n’oserait pas.
Tout paraît artificiel du fait de l’auteur de vouloir démontrer une thèse plutôt que de faire une œuvre artistique, alors il essaie de faire rentrer tout dans des cases, on se croirait dans un musée, un dictionnaire. Ainsi pourquoi ce personnage d’Anabel commence-t-elle dans une boutique de piercing si ce n’est pour que tout dans ce roman aille dans le même sens : un panorama des différents rapports au corps, de même pourquoi un autre personnage est un survivant de Tchernobyl ? Peut-être peut-il se convertir à la sociologie, à l’histoire, ou peut-être refera-t-il confiance à ses qualités d’auteurs, de créateurs, et confiance à ses lecteurs qu’il ne prendra plus pour des gens à qui il faut apprendre quelque chose mais avec il faut partager quelque chose. Même le style devient explicatif, tout paraît dénué d’enjeu. Où est l’efficacité de Jonquet ? où sont ces descriptions cliniques et poisseuses qui nous rebutait et dans un même temps nous donnait envie d’en savoir plus ?
Alors bien sûr, on trouve quelques belles envolées, bien sûr pendant un temps on se laisse prendre, mais à force d’avoir l’impression d’être regardé de haut on hésite à suivre l’auteur dans son histoire.
Ma déception vient du fait que je considère Jonquet comme un des meilleurs écrivains de roman noir. Mygale, les Orpailleurs ou Moloch savaient distiller de l’angoisse, mettaient mal à l’aise.
Espérons juste que c’est un faux pas, une erreur de parcours, Jonquet voulait nous donner sa vision du monde chapitre après chapitre, thème après thème, c’est bon, c’est fait, maintenant il peut se remettre au roman noir comme il sait si bien le faire.

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