Archives de catégorie : c-d

Préparer l’enfer, Thierry Di Rollo, Série Noire, Gallimard, 2011

Avec Préparer l’enfer, Thierry Di Rollo tente de nous alerter sur les risques du basculement de notre société vers le tout sécuritaire, accompagné de l’apprivoisement et de la soumission de sa population. Il le fait avec ce roman de politique fiction, où l’on peut reconnaître un président surnommé « Le petit », nous sommes en terrain connu avec un petit décalage. Si nous sommes en accord avec ce qu’il dénonce grâce à la mise en perspective d’évènements réels, des émeutes en banlieue à la prolifération des caméras de surveillance, et cela à l’aide d’une argumentation élaborée, ce livre manque sa cible
Il reprend la trame des romans paranoïaques avec personnages agissants dans l’ombre, créant l’insécurité qu’ils prétendent combattre, si ce thème du pompier pyromane semble déjà vu, si on peut y retrouver la stratégie qui a mené au nazisme, il a aussi l’inconvénient de pousser à la léthargie, à l’idée qu’on ne peut rien faire face à ces forces obscures. De plus c’est une vision du capitalisme limité de croire que quelques personnes tirent les ficelles aussi facilement. D’oublier que c’est un système porté par de multiples forces sociales, par des mouvements qui ne sont pas toujours prévisibles, ne permet pas de se révolter.
Mais ceci ne serait pas gênant si sa vision nihiliste donnait forme à une intrigue puissante.
Sur un plan strictement littéraire, il transforme son roman en discours. La construction en dialogue entre le tueur et le flic rend l’ensemble statique, nous ne sommes pas immergés dans le roman mais à distance, la forme romanesque devenant le paravent d’un livre tract, où les scènes ne deviennent que les illustrations de ce discours. On a alors l’impression d’assister à une conférence où il faudrait prendre des notes et avaler ce que nous livre un professeur. C’est dommage, quand l’auteur fait confiance à la littérature, comme dans ces scènes du passé où surgit un amour déçu, un drame au bord d’un autoroute, il devient intéressant et son écriture trouve la bonne distance pour nous emmener, mais ces scènes  sont rares et disparaissent petit à petit pour laisser la place à un auteur qui nous fait la leçon.
Thierry Di Rollo a une écriture sèche et efficace qui peut créer une œuvre intéressante, lorsqu’il ne cherchera plus seulement à nous convaincre, nous serons prêts à faire un bout de chemin avec lui.

Publié dans Accueil, c-d, Critiques, Thierry Di Rollo | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Le bal des frelons, Pascal Dessaint, Editions Rivages/Thriller, 2011

Un apiculteur qui retrouve son beau-fils, un maire faible et corrompu, un ancien maton dont le mariage se transforme en guerre, un fou qui idolâtre sa femme morte, un gendarme qui essaie de comprendre ce qui se trame, etc. le dernier livre de Pascal Dessaint met en scène un petit village avec un grand nombre de personnages pour la plupart agités par la cupidité ou la folie. On les suit dans de courts chapitres en devinant les collisions fatales qui vont arriver entre eux.
Certains trajets sont plus intéressants que d’autres, par exemple l’histoire de Maxime qui a quitté sa famille est narrée avec beaucoup de douceurs, pour le reste, c’est un peu la galerie des monstres, on surplombe parfois les personnages, on a du mal à savoir où se situe l’auteur et où il nous place. Même si le social existe dans ce roman, ce regard sur une humanité stupide, lâche et juste intéressée par le sexe et l’argent se voudrait drôle mais est parfois désagréable par sa vision du monde, il y a quelque chose de l’ordre de l’instinct meurtrier dans la violence qui se déchaine, de la naturalité de l’homme qui serait un loup pour l’homme, surtout avec les nombreux parallèles avec les divers animaux qui peuplent les lieux, des abeilles aux ours. Est-ce que le regard de Pascal Dessaint est nihiliste, dépressif ou juste sardonique, difficile de trancher parce qu’il ne semble pas faire un choix clair, n’osant aller totalement dans la méchanceté ou la farce, sans montrer non plus d’empathie, les personnages ressemblent un peu trop à des marionnettes pour qu’on éprouve de l’émotion pour eux.
On assiste plutôt à une mécanique cruelle qui se met en branle, mais les nombreuses coïncidences donnent un aspect artificiel aux évènements, on sait à l’avance que ça va aller vers le drame, l’horreur, le guignol et on a l’impression que l’auteur force les choses plutôt que de nous emmener. La multiplication des points de vue sur le même acte, si elle est habilement traitée, n’empêche pas un sentiment de surplace de se dégager. L’écriture vive et efficace rend la lecture plaisante mais ne suffit pas pour qu’on se sente vraiment concerné.

Publié dans Accueil, c-d, Critiques, Pascal Dessaint | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Anaisthêsia, Antoine Chainas, Série Noire, Gallimard, 2009

Un flic noir, insensible à la souffrance, utilisé pour découvrir un tueur en série.
Le gâchis continue ! Chainas a du talent, et pourtant, on assiste étonné à du grand n’importe quoi.
L’idée de base pouvait être intéressante, un personnage insensible à la douleur, qui perçoit le monde en terme technique, ça pourrait donner un ton froid, nihiliste, etc. mais là comme l’auteur s’est beaucoup documenté, autant en profiter pour étaler sa science, merde, il ne s’est pas tapé tous ces volumes sur l’anatomie, sur la psychocognitive pour rien. mais est-ce une raison pour nous révéler sa science à tout propos, sur les hôpitaux, la sorcellerie africaine, les armes à feu, le corps, les drogues, les sigles policiers, le personnage ne peut pas donner un coup sans une explication de tout le processus qui survient, ça devient vite insupportable, la moitié du livre ne sert à rien. Ça donne même des petits bijoux du genre « J’arrive tellement vite que j’en perds presque l’équilibre.
Je frappe directement à la nuque, pile entre l’axis et l’atlas, juste sous l’occiput, là où le système nerveux central rejoint le cerveau. », ou la visite d’un hôpital où on a le droit à toutes les explications sur l’aphasie, sur l’héminégligence, lit-on vraiment un roman noir pour écouter sagement un professeur ?
L’histoire est à l’avenant, cette histoire de tueuse héréditaire sans nez accompagné d’un nain, c’est de l’humour ? Pourtant l’auteur semble se prendre très au sérieux alors qu’il verse dans le grand guignol et le foutage de gueule comme dans cette scène d’orgie totalement ridicule. Il essaie d’emporter le morceau en en rajoutant dans la violence et la noirceur, mais ça ne fonctionne pas parce que l’histoire fait du surplace, rien ne se noue, rien ne se tend.
L’écriture pourrait sauver l’ensemble, mais si Chainas sait parfois construire des phrases puissantes, si on sent que dans son écriture une force qui pourrait exploser, une capacité à varier la forme, une originalité, si on sent une ambition qui change d’une littérature parfois trop tiède, hélas là aussi il tape dans le vide, il veut toujours trop montrer, il veut que chaque mot, chaque phrase, chaque paragraphe percute, il voudrait provoquer, fourailler dans la chair, il ne fait qu’épuiser, ça donne l’impression d’assister impuissant à un boxeur seul sur un ring, agitant les bras pour faire illusion.
L’ensemble se noie dans le clinquant, le « sévèrement burné », le tape à l’œil, alors que l’auteur possède la boite à outil qui, avec plus de simplicité et de sincérité, permettrait de faire un grand roman noir.

Publié dans Accueil, Antoine Chainas, c-d, Critiques | Marqué avec , , | Un commentaire

J’ai confiance en toi, Francesco Abate, Massimo Carlotto, traduit de l’italien par Laurent Lombart, Editions Métailié

Le titre de ce livre est emprunté à une chanson italienne et doit être pris dans un sens ironique puisqu’il s’agit de raconter un monde où l’on ne peut faire confiance à personne. On suit le parcours d’un petit dealer qui se retrouve à trafiquer de la bouffe avariée à force de trahison, mensonge, soit la description d’un ambitieux qui travaille avec méthode, précision et dont la vie va merder pour  des raisons subalternes et annexes.
On est pris dans la logique de ce héros qui est un salaud mais pas pire que les autres. C’est écrit avec humour mais sans mépris, on s’attache presque à cette crapule qui veut juste réussir dans la vie. On pense parfois aux Affranchis de Scorcese, soit l’histoire d’un homme qui ne veut pas être un plouc, les auteurs ont la même énergie que le cinéaste, ça va vite, le rythme est prenant, l’écriture d’une grande fluidité change de niveau de langage habilement, les auteurs ont le sens de la formule, de la phrase qui percute au bon moment, l’ensemble a du souffle. Si le ton est moins désespéré que dans de précédents livres de Massimo Carlotto, le fond est proche, c’est à dire comment s’en sortir dans un monde capitaliste dont la logique de compétition mène les hommes à s’écraser les uns, les autres, qu’on soit dans l’illégalité ou non.

Publié dans a-b, Accueil, c-d, Critiques, Francesco Abate, Massimo Carlotto | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Le serpent aux mille coupures, DOA, Série Noire, Gallimard, 2009

Un bon petit polar qui part sur le principe de la collusion on met un village près de Cahors, des paysans, un noir mal accepté, des trafiquants de drogue colombiens, un fugitif, et on attend de voir comment ça va se rentrer dedans. Procédé souvent efficace et assez jouissif.
Surtout que c’est cohérent avec un des objectifs du livre, de confronter l’idée de mondialisation avec un petit territoire, ce qui donne une vision politique à l’ensemble, un côté « agir local, penser global » qui se coule bien dans le roman, par des actes, des crimes, plutôt que par des discours.
Tout ça est pas mal, l’écriture impulse un rythme avec peu de descriptions, des phrases courtes pour accélérer le mouvement, des dialogues pour expliquer la situation, DOA maîtrise son sujet.
Difficile pourtant d’être vraiment touché, ému, ou angoissé pour les différents personnages, le problème est qu’ils sont ce qu’on attend d’eux, le fugitif, dur au cœur d’or, le couple mixte qui subissent mais qui sont fiers, les paysans racistes, le vieux flic humaniste sur le tard, le tueur sadique, tout le monde semble jouer sa partition sans surprise, presque tous correspondent à la stigmatisation prévue. DOA semble essayer de nous emporter par une violence plus importante (torture, dépeçage) mais c’est une facilité de plus en plus courue dans le polar français, il faut que ce soit un peu trash pour crée une émotion,  est-ce toujours nécessaire ? N’est-ce pas un moyen facile d’accrocher le lecteur ? Est-ce vraiment dans ce domaine que l’on doit suivre le thriller à l’américaine ?

Publié dans Accueil, c-d, Critiques, DOA | Marqué avec , , | Un commentaire

Noir Américain, Armand Cabasson, Editions Thierry Magnier, Nouvelles, 2008

Un recueil de nouvelles qui se passent aux Etats-unis. L’auteur sait créer un climax, il part sur des nouvelles à l’intrigue simple qu’il tient de bout en bout. On est aux Etats-Unis mais on est aussi dans l’image, dans le fantasme des Etats-Unis, des longues routes, l’importance de la voiture, halloween, la police américaine, la guerre de Sécession, etc.
L’écriture est centrée sur l’ambiance, sur une atmosphère plutôt nocturne, parfois à la limite du fantastique, il sait bien traduire des situations de tension, des hommes en bute avec leur frustration, frustration qui finit souvent par éclater. Une sensation globale de solitude, de personnes rejetées, mal aimées qui pètent les plombs, se vengent.
Des nouvelles courtes, efficaces, coups de poing, à l’écriture sobre.
Comme dans tous les recueils de ce type, toutes les nouvelles n’ont pas la même force. Quelques-unes misent trop sur la surprise finale (comme celle appelée Grand méchant loup dont la fin est attendue) mais celles qui jouent sur l’ambiance sont les meilleures. Elles sont d’intensités différentes, certaines un peu longues (comme celle sur la guerre de sécession) d’autres sont au contraire très forte.
L’ensemble a une grande cohérence et laisse l’impression de conduire une voiture la nuit sur une autoroute déserte pour se calmer les nerfs en sachant que cela ne marchera pas.

Publié dans Armand Cabasson, c-d, Critiques | Marqué avec , | Laisser un commentaire

Manipulation, Bernard Dufourg, Éditions Les Contrebandiers, 2007

L’avantage avec cet auteur, c’est qu’il semble assumer ce qu’il écrit, il fait de la littérature de gare pour divertir. Pour cela, il faut un peu de cul, de la violence, du suspense, un peu de politique. Des chapitres courts, plusieurs personnages qui se suivent, ce qui est loin d’être original mais cela donne du rythme, Dufourg est plutôt bon quand il s’agit de décrire des scènes d’action, de confrontation.
L’avantage surtout c’est que ça tient la route, il y a bien des mièvreries, des scènes d’amour qui se voudraient torrides alors qu’elles sont très clichés, soit ce n’est pas de la grande littérature, mais il sait décrire des lieux, donner envie d’en savoir plus. Pour comparer avec des auteurs de ce genre, c’est quand même nettement mieux qu’un Maxime Chattam par exemple.
Le principal problème est le sexisme omniprésent, ça passait dans le premier roman, on pourrait dire que c’est la loi du genre, de ce type de roman feuilleton avec un héros reporter viril et courageux, mais faire aujourd’hui un livre où toutes les femmes sont des créatures sublimes qui sont aussi d’anciennes putes qui ne se rêvent que de se taper le héros, intrépide, protecteur, c’est assez risible. C’est dommage, ce côté repos du guerrier gâche la lecture d’un roman qui pourrait être un petit roman policier sympa et efficace.

Publié dans Bernard Dufourg, c-d, Critiques | Marqué avec , | Laisser un commentaire

Sournois, Alexandre Clément, L’Écailler du Sud, 2007

Un adolescent qui grandit dans une cité et qui essaie de s’en sortir, le résumé de ce roman est simple. Mais au-delà de quelques clichés (la jeune d’origine Arabe en bute à sa famille et à son frère islamiste et voyou) l’auteur a un ton très personnel, grâce à une écriture proche du langage parlé qui est forte, surtout il évite d’abuser du langage argotique passant mal à l’écrit, Alexandre Clément sait doser cela, donne un rythme à son roman, crée une écriture rentre-dedans et efficace. Le héros surtout nous emporte, dans un discours désabusé et haineux sur presque tous les habitants de la cité, il arrive à nous toucher. Ce personnage ni héros, ni véritable loser qui semble apathique, ballotté, manipulé et qui au final suit sa ligne, fait ce qu’il désire, est nuancé et intéressant. On trouve une vraie méchanceté mais aussi beaucoup de tendresse et ce mélange donne son originalité à Sournois.

Publié dans c-d, Critiques | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Verre froid, Piergiorgio Di Carra, traduit de l’italien par Serge Quadruppani, Métailié Noir, 2007

L’histoire est classique, un flic est muté en Calabre et doit affronter la mafia calabraise, la ‘Ndrangheta, qui a fait parler d’elle cet été suite à des règlements de compte. L’auteur ne cherche pas à construire une histoire originale, au contraire, cette enquête est comme dévitalisée, le héros la mène parce qu’il doit la mener sans qu’on sente de véritable enjeu, avec une description très technique, morne, des différentes procédures policières, ces temps d’attente, ces filatures, rien d’héroïque là dedans. Les flics font leur travail, rien d’autre.
C’est ce qui est étrange dans ce livre, le ton est gelé, le héros ne se livre pas, même si on sent une violence sourde en lui, un désespoir profond. Cela crée une frustration, on se retrouve face à une tension qui ne demande qu’à exploser mais qui n’explose pas. L’écriture est très froide, elle aussi, très sobre, avec très peu d’effets, juste quelques jaillissements de tristesse face à une impossibilité de vivre.
Cela donne un livre qui n’est pas vraiment aimable, qui ne permet pas au lecteur de s’immerger facilement.
Mais un sentiment perdure une fois le livre fermé, le sentiment d’avoir frôlé un univers et un personnage qui ne laisse pas de prise, qui est coupant. Il faut accepter cette noirceur, cette enquête éteinte pour pouvoir être touché, mais cela vaut le coup d’être tenté.

Publié dans c-d, Critiques, Piergiorgio Di Carra | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Ground XO, Hannelore Cayre, Métailié, 2007

On retrouve avec plaisir Christophe Lebowitz, le personnage récurrent des trois premiers romans noirs d’Hannelore Cayre. Ce loser, râleur, toujours très doué pour se fourrer dans des plans foireux se lance dans le commerce du cognac suite à un héritage, et pour cela s’associe à des petits voyous pour faire un groupe de gangsta rap. Hannelore Cayre sait toujours autant faire vivre son monde de petits délinquants et d’avocats pénalistes qui essaient tous de se débrouiller dans un monde violent. Un monde sympathique, les vrais pourris étant ailleurs, à l’étage au-dessus.
Car ce qui semble toujours intéresser Hannelore Cayre, c’est la limite, entre ceux qui sont du bon et ceux qui sont du mauvais côté de la loi et de voir comment cette limite est floue, poreuse. Dans Ground XO elle s’amuse de la limite entre le bon et le mauvais goût en défendant le Gangsta Rap qu’elle oppose de façon un peu caricaturale à un art vu comme bourgeois et chiant.
Tout cela est stimulant, mais il me semble que les précédents ouvrages de la trilogie (Commis d’office et Toiles de maître) étaient plus percutants, plus agressifs, on retrouve l’écriture hargneuse, crue, directe d’Hannelore Cayre, mais ici le ton est plus léger, plus gentil. Elle perd un peu de son tranchant, de son mordant.
Cette trilogie reste dans son ensemble une œuvre intéressante et singulière, et Cayre une auteure à suivre dans le monde du roman noir.

Publié dans c-d, Critiques, Hannelore Cayre | Marqué avec , , | Laisser un commentaire